Un livre qui dit du bien

9 décembre 2009
Par Anne

folie

Ajouter foi à la folie, de Monique Durand Wood, Editions du Cerf, 2009, 215 pages, 22 euros

A nous qui voulons écouter, dire du bien est espérer, ce livre de Monique Durand-Wood apprendra beaucoup. Il raconte une expérience d’écoute en aumônerie  psychiatrique. Et l’auteur en dit long sur la délicatesse et la fragilité humaines, sur la joie et la souffrance, sur la foi. Ces pages tendres et réfléchies invitent à vivre déjà dans le Royaume!

Mais elles sont si difficiles à résumer que nous avons demandé à l’auteur (membre de la conférence et nous en sommes fiers!) de nous en offrir quelques bonnes feuilles que voici.

« Hum, ça sent l’Evangile parfois ici ».,

p : 190-192

Hum, ça sent l’Evangile parfois ici. Je me rappelle Fabrice,  garçon de vingt-trois ans, toxicomane interdit de messe en un dimanche pluvieux d’automne pour cause de révolte envers un infirmier. Chrétien ardent, à la fois sincère et démonstratif comme le sont quelquefois les marginaux – sauf pendant ses séjours à l’hôpital, il vivait dans la rue –, il avait demandé par l’entremise de Jeanne, hospitalisée dans le même service que lui, à  recevoir la communion dans sa chambre. Me voilà donc partie sous une pluie battante, dès la fin de la célébration au lieu de culte, avec les clés du pavillon et la custode – petite boite ronde renfermant l’hostie – troublée de transporter ainsi dans ma poche le Corps du Christ ! J’avais apporté aussi pour Fabrice un Evangile acheté la veille, car on lui avait  fauché le sien qu’il avait trouvé dans une rame de métro.  Debout dans sa chambre, il m’attendait. Son pyjama bleu de l’Assistance Publique flottait autour de son corps brun et chétif. Il m’a invitée à m’asseoir, souriant, puis s’est assis près de moi.

Après un silence, il a récité une prière, mais sa voix râpeuse, écorchée, usée par les drogues, les tranquillisants, et probablement les nuits poussiéreuses sur le bitume de Paris, semblait avoir à pousser chaque mot au-dehors.

Quand il s’est tu, il a saisi l’Evangile que je lui ai tendu. Il l’a ouvert à une page au hasard mais sans la lire. Il a porté le livre à son nez et aussitôt il a fermé les yeux. Je le regardais sans rien dire. On peut faire de multiples usages de la Parole ! Promenant lentement le livre entrouvert sous ses narines, en caressant la tranche du bout de son appendice, en respirant l’odeur des pages, en laissant frissonner, au-dessus du papier neuf, les ailes de son nez, il s’offrait tout bonnement un trip avec l’Ecriture !

Il avait le visage détendu, la mine ravie. Après un moment, les yeux toujours fermés, il s’est exclamé :  « Hum ! ça sent bon !… ça sent… ça sent  Dieu ! »

Il a rouvert les yeux, abaissé le livre, et s’est mis à lire à voix haute le passage ce qui s’offrait à lui. C’étaient les Béatitudes selon saint Luc :

Alors, levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit : « Heureux…vous les pauvres… le Royaume de Dieu est à vous. Heureux… vous qui avez faim maintenant… vous serez rassasiés. Heureux…vous qui pleurez maintenant, vous rirez… Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu’ils vous rejettent… et qu’ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme…[Sa voix s’est essoufflée. Il a marqué une pause. Puis sa poitrine s’est soulevée, il a élevé le ton et d’un seul élan :] Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ! »

Il s’est tourné vers moi et il a ri, d’un rire sonore et en même temps léger. Je restais muette. Je n’avais jamais entendu ce texte ainsi : porté par une expérience quotidienne énoncée de façon simple, presque rude, et une telle lumière intérieure. Les Béatitudes avaient été dites pour lui, pas de doute. Il les habitait. Je l’enviais.  Je me nourrissais de l’écho de sa voix en moi pour chaque parole dite.

Il m’a touché le bras : « Le corps du Christ ? ». Ah oui ! J’ai cueilli la boite dans ma poche et l’ai ouverte.  Après quelques mots d’action de grâce, je lui ai tendu l’hostie. Moment rare encore. Etonnement renouvelé : que si peu de chose, une respiration sur la page d’un livre, une lecture hachée d’un vieux texte archiconnu, et ce bout de pain sans levain, ce simple bout de pain, selon toute apparence, extrait d’une boîte au fond de ma poche, vous donnent, malgré la psychiatrie, les calmants, les barreaux aux fenêtres, un goût prononcé du Royaume !

Fabrice est parti quelques semaines plus tard en province, pour un « lieu de vie ». Son lieu de vie, à vrai dire, c’est ce qui se tenait en lui, en dépit de tout. Merci pour ta foi buissonnière, et bonne chance à toi,  prince des rues !

Conférence de l’auteur : Au Forum 104, 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris Vendredi 11 décembre, 20 h-21h30.

Une Réponse à “ Un livre qui dit du bien ”

  1. micheline sur 10 décembre 2009 à 15 h 54 min

    Merci de parler de ces aumoniers. Mon fils appréciait les chants et…le gâteau que l’assistante apportait.
    Un court moment de bonheur dans ce monde hostile et difficile
    Combien sont-ils ces aumoniers ? on parle plus volontiers des aumoniers de prison.

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