Un film peu « catho » mais finalement beaucoup plus spirituel qu’il n’en a l’air
C’est pas parce qu’on est baptisé qu’on ne va jamais au cinéma et qu’on doit rester confiné dans des lectures pieuses ou savantes. Vient de sortir sur les écrans un film flamand ébouriffant. Oui, vous avez lu flamand ! Il peut sortir quelque chose de bon de cette partie de la Belgique que nous ne voyons, de France, que comme shootée au nationalisme nauséabond. Le cinéma belge, nous l’avons connu, toutes ces dernières années, essentiellement francophone et wallon (même quand ses réalisateurs portaient parfois des noms à consonance flamande). Et il faisait preuve, sous cette bannière, d’un vrai talent, d’une grande humanité, songeons à Jacquot Van Dormael, à Benoit Mariage, aux frère Dardenne… De la Flandre, nous ne connaissions rien ou presque. Notre culture belge restait hémiplégique. Quelle joie de voir que nous pouvons maintenant marcher sur deux jambes !
Voilà déjà pour moi une attitude authentiquement « catholique » : ne plus voir les choses d’un seul côté, sous un seul mode… Pouvoir ouvrir l’œil et le cœur là où l’humeur publique moutonnière considère que les carottes sont cuites, qu’il n’y a rien à voir, rien à écouter, rien à espérer, rien à bénir. Et bien si ! Il y a de quoi espérer, de quoi bénir, de quoi écouter…
Le titre du film : La Merditude des choses. Tout un programme. « Dieu dans tout ça ? » comme dirait Chancel ? Son nom n’est pour ainsi dire pas prononcé. Pas un homme pieux à l’horizon de cette « merditude ». Rien que des brebis égarées, des ouailles à la dérive, pas saintes du tout. On boit, on baise, on rote, on cogne, on chiale, on essaie de se démerder d’une vie de merde… Bref, de l’hommerie en barre, lourde, épaisse.
Rien de moins spirituel à première vue, dans cette description de la déglingue, sans prendre de gants. Rien, sauf que ce dont il est question, c’est de la quête, assurément désordonnée, foireuse, trash, de l’amour, de la dignité – oui, de la dignité, dans ce qui a l’air d’être une vie de poubelle. Ça, cela ressemble au meilleur de sœur Emmanuelle. Ça, cela résonne tout entier de cette injonction du Christ : « Ne jugez pas ! ».
Le film de Felix Van Groeningen – servi par des acteurs admirables, il faut le dire au passage – nous dit que la vie est au-delà de toute morale, que ce qui compte, c’est le désir d’aimer, c’est l’espérance, c’est le refus d’enfermer l’autre dans ses échecs… Bien sûr, Van Groeningen ne justifie rien de ce qu’il montre : il ne fait pas l’apologie de la déglingue ; il ne dit pas que les hommes ont raison de battre les femmes ou de se démolir eux-mêmes en sifflant bière sur bière ; il ne dit pas qu’il ne faut pas tout faire pour sortir de cet avilissement. Simplement, il nous montre que jusque là, dans cette misère de l’âme, plus encore que matérielle, il y a de l’humain, de l’indéfectiblement humain dont on ne rend pas compte simplement avec des certitudes, de la morale, des bonnes intentions, de l’humain qui n’a pas de prix… De l’humain qui tout en titubant, tout en chancelant, tout en sombrant est plus grand que tout cet enfer– superbe figure de la mère, notamment. En d’autres termes, pour paraphraser le Cantique des cantiques, Van Groeningen filme le fait que « l’amour est fort comme la merditude des choses ».
L’homme n’est vaincu que lorsque nous le condamnons, telle est sans doute la leçon de ce film peu « catho » mais finalement beaucoup plus spirituel qu’il n’en a l’air.
Jean-François Bouthors

votre article attise ma curiosité et j’ai vraiment envie d’aller le voir!
Oui, c’est un très bon film qui ne fait nullement dans l’excès, le misérabilisme ou le grossier. Au contraire, malgré le titre, c’est un film à la psychologie fine, juste et qui donne du courage pour affronter les questions fortes qu’il ne manque pas de poser.Il faut bien sûr accepter de quitter certains à-priori sociaux ou culturels… mais je pense que le héros principal, Günther, ne peut que toucher les spectateurs!