Vatican II et le moulin mystique, encore du grain à moudre !
Une question récurrente empoisonne et inhibe aujourd’hui la parole chrétienne dans la sphère catholique. Avec quelles clés d’interprétation lire les textes de Vatican II ? Comme un concile de rupture ou comme un concile de continuité ? Le mutisme dans les diocèses et les moult atermoiements de Rome nous confinent dans l’antichambre des fruits du Concile. Trop longue période de tergiversations où se morfond et s’épuise la génération des espérances contrariées.
Les grains ne quittent qu’avec réticence le sac de blé confortable des habitudes et des paroles estampillées. Au moulin mystique ils apprennent à quitter leur enveloppe protectrice, à laisser au vestiaire, comme un vêtement d’enfance, le son devenu inutile. Pour le blé, cette phase de séparation appelée blutage est une période de mise à nu de ses amandes et donc de frilosité bien compréhensible. Puis c’est le passage à la meule, à la mouture, avec la révélation d’un nouveau Corps lié de froment. Période de conflits où le froment nouveau le dispute aux épis anciens restés droits dans leur tradition. Période où le blanc froment, léger et suave, tremble à l’idée d’avoir à être malaxé avec l’eau du monde qui n’attend que cette révélation.
Pour le blé qui à Vézelay passe au moulin, il y a continuité. La traçabilité est évidente, mais il y a aussi et surtout ouverture, rupture. La vérité des grains de blé, leur trésor, c’est le nouveau Corps de froment qui s’en écoule ! Certes, la farine qui en sort contient bien « toute l’histoire et toute la foi » des grains de blé mais ceux-ci
Les grains ne quittent qu’avec réticence le sac de blé confortable des habitudes et des paroles estampillées.
ont accepté de disparaître devant ce qu’ils contenaient de principes actifs, essentiels. À partir de Vatican II, les anciennes lois, paroles et pratiques religieuses d’une Église drapée dans son indéfectible conscience de détenir seule toute la vérité se trouvent libérées de leurs carapaces conservatrices, absolutistes, anathémisantes. Passage d’un Christ intransigeant, exclusif, omnipotent (1), vers un Christ principe et modèle d’une humanité rénovée (2). Vatican II n’est pas un concile de continuité qui perpétuerait le combat farouche qui depuis des siècles fut celui de l’Église dans son opposition et sa dénonciation d’un monde mauvais. Il n’est pas non plus un concile de rupture avec le passé au sens où l’Église se mettrait maintenant à composer avec les réalités terrestres jadis vilipendées, se vendrait à elles et, infidèle, se prostituerait. Vatican II est un concile événement instaurant un avant et un après.
Concile de conversion de l’Église vers la perception d’une nouvelle posture christologale de l’Homme et de la Création. Concile de la percée théologique inouïe d’un Homme « oint » comme Christ dans un monde destiné à cela. Non par vogue ou opportunisme historique, capitulation ou démission, décadence ou relativisme mais par conviction christique, messianique. Basculement pascal, passage pastoral vers la perception toujours plus fine d’un défi divin à relever par l’Homme : le défi sacerdotal pour tous de la mise en conjonction du mystère de Dieu et du mystère de l’Homme. Pour une conjugaison réciproque de l’Esprit et de la matière en un seul tout « dans le Christ ».
Concile christique, non pas vers un autre froment mais vers un froment autre. Non pas vers un autre Homme religieux mais vers un Homme autrement religieux. Non pas vers une autre Église catholique mais vers une Église autrement catholique. Non pas vers un autre Christ mais vers un Christ autrement honoré, également en enfantement hors les murs de l’Église. Un aggiornamento christologique sans aucun précédent dans les annales de l’Église. En tout Homme sacerdotal et en toute création sainte, révélation en filigrane de la figure même du Christ telle que révélée en Jésus de Nazareth.
Le Moulin mystique de Vézelay peut aider à comprendre que le Concile est lui-même une formidable clé d’interprétation et de lecture de la longue et laborieuse histoire de la fidélité au Christ. Ce n’est pas parce que pendant longtemps l’épi de blé a été le seul point de repère universel que maintenant le froment qui s’est libéré des protections des grains de blé ne peut pas être universel à son tour, en juste remplacement de ceux-ci. Avec Vatican II tous les baptisés, et pas uniquement les laïcs, ont à passer au moulin et il ne sert à rien, pour se disculper, d’en appeler à l’autorité et à la posture des antiques épis de blé contre la farine et la surprenante parole des meuniers de ce temps.
(1) Encyclique Quas primas, Pie XI pour l’institution d’une fête du Christ-Roi, 1925. (2) Décret sur l’activité missionnaire de l’Église, Ad Gentes, Vatican II, 1965.
Alain et Aline Weidert, à Chalvron, près de Vézelay Forum du journal La Croix du 13/02/2010, Page 15
Il y a dans le n° de janvier de la revue ÉTUDES un remarquable article de Christoph Théobald (La différence chrétienne. À propos du geste théologique de Vatican II)) montrant de façon très convaincante que les textes de V. II « juxtaposent deux manières de faire valoir la différence chrétienne » : une manière (V. II dans la continuité) qui consiste à miser sur le maintien d’un catholicisme intransigeant, une autre (V. II dans la rupture) qui consiste à envisager autrement « la présence prophétique de l’Église dans la société » (le texte décisif est alors la Déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis humanae). C’est ce qui fait que, selon l’auteur, s’est installée « une sorte d’incertitude au sein du processus de réception post-conciliaire ».
Vatican II,un évènement unique, oui,plus de 2000 évêques ont travaillé pendant six années, durement, pour labourer et ensemencer un grain qui a levé et dont nous devons prendre soin: les Pères ont labouré très profond, jusqu’aux fondements de notre foi et ensemencé méticuleusement pour assurer une moisson riche et abondante qu’il nous revient d’assurer à notre tour.
De Vatican II, nous connaissons parfois quelques grandes lignes,des orientations, quelques textes ou décrets particuliers, mais nous ne sommes pas toujours familiers de l’univers que représente les seize documents conciliaires et leur interdépendance; parfois nous nous sommes découragés à les lire.
Pour qui désire mieux connaitre Vatican II (comment prendre soin de ce qu’on connait mal?) je conseille, pour l’avoir testée, la session qui va s’ouvrir le 8 Mars 2010, au Centre d’Etude Théologique à Distance de l’Institut Catholique de Paris : CETADNET -Théopratnet-
C’est un accompagnement parfait, à la portée de tous.
Une grande absente dans Vatican II : la place de la femme dans l’Eglise, mais difficile d’en vouloir aux Pères du Concile, ils avaient tant travaillé, ils n’avaient plus de force pour aborder la question. Aujourd’hui, la réparation de cet oubli involontaire, n’en doutons pas, peut être facilement réparé, inutile de déranger tant de monde, un tout petit décret de quelques petits mots ne suffirait-il pas?