Samedi saint : une interview de mgr Albert Rouet

3 avril 2010
Par Xavier

En ce jour et dans ce temps de silence du samedi saint, juste avant de guetter cette nuit l’aurore de Pâques, une interview de mgr Albert Rouet dans le journal Le Monde de ce jour mérite que l’on s’y arrête…

Archevêque de Poitiers, Mgr Albert Rouet est l’une des figures les plus libres de l’épiscopat français. Son ouvrage J’aimerais vous dire (Bayard, 2009) est un best-seller dans sa catégorie. Vendu à plus de 30 000 exemplaires, lauréat du Prix 2010 des lecteurs de La Procure, ce livre d’entretiens porte un regard assez critique sur l’Église catholique. A l’occasion de Pâques, Mgr Rouet livre ses réflexions sur l’actualité et son diagnostic sur son institution :

L’Eglise catholique est secouée depuis plusieurs mois par la révélation de scandales de pédophilie dans plusieurs pays européens. Cela vous a-t-il surpris ?

Je voudrais d’abord préciser une chose : pour qu’il y ait pédophilie, il faut deux conditions, une perversion profonde et un pouvoir. Cela signifie que tout système clos, idéalisé, sacralisé est un danger. Dès lors qu’une institution, y compris l’Eglise, s’érige en position de droit privé, s’estime en position de force, les dérives financières et sexuelles deviennent possibles. C’est ce que révèle cette crise, et cela nous oblige à revenir à l’Evangile ; la faiblesse du Christ est constitutive de la manière d’être de l’Eglise.

En France, l’Eglise n’a plus ce type de pouvoir ; cela explique qu’on est face à des fautes individuelles, graves et regrettables, mais que l’on ne connaît pas une systématisation de ces affaires.

Ces révélations surviennent après plusieurs crises, qui ont jalonné le pontificat de Benoît XVI. Qui malmène l’Eglise ?

Depuis quelque temps, l’Eglise est battue d’orages, externes et internes. On a un pape qui est plus théoricien qu’historien. Il est resté le professeur qui pense que quand un problème est bien posé, il est à moitié résolu. Mais dans la vie, ce n’est pas comme cela ; on se heurte à la complexité, à la résistance du réel. On le voit bien dans nos diocèses, on fait ce qu’on peut ! L’Eglise peine à se situer dans le monde tumultueux dans lequel elle se trouve aujourd’hui. C’est le coeur du problème.

Au-delà, deux choses me frappent dans la situation actuelle de l’Eglise. Aujourd’hui, on y constate un certain gel de la parole. Désormais, le moindre questionnement sur l’exégèse ou la morale est jugé blasphématoire. Questionner ne va plus de soi, et c’est dommage. Parallèlement, règne dans l’Eglise un climat de suspicion malsain. L’institution fait face à un centralisme romain, qui s’appuie sur tout un réseau de dénonciations. Certains courants passent leur temps à dénoncer les positions de tel ou tel évêque, à faire des dossiers contre l’un, à garder des fiches contre l’autre. Ces comportements s’intensifient avec Internet.

En outre, je note une évolution de l’Eglise parallèle à celle de notre société. Celle-ci veut plus de sécurité, plus de lois, celle-là plus d’identité, plus de décrets, plus de règlements. On se protège, on s’enferme, c’est le signe même d’un monde clos, c’est catastrophique !

En général, l’Eglise est un bon miroir de la société. Mais aujourd’hui, dans l’Eglise, les pressions identitaires sont particulièrement fortes. Tout un courant, qui ne réfléchit pas trop, a épousé une identité de revendication. Après la publication de caricatures dans la presse sur la pédophilie dans l’Eglise, j’ai eu des réactions dignes des intégristes islamistes sur les caricatures de Mahomet ! A vouloir paraître offensif, on se disqualifie.

Le président de la conférence épiscopale, Mgr André Vingt-Trois l’a redit à Lourdes le 26 mars : l’Eglise de France est marquée par la crise des vocations, la baisse de la transmission, la dilution de la présence chrétienne dans la société. Comment vivez-vous cette situation ?

J’essaie de prendre acte que nous sommes à la fin d’une époque. On est passés d’un christianisme d’habitude à un christianisme de conviction. Le christianisme s’était maintenu sur le fait qu’il s’était réservé le monopole de la gestion du sacré et des célébrations. Face aux nouvelles religions, à la sécularisation, les gens ne font plus appel à ce sacré.

Pour autant, peut-on dire que le papillon est « plus » ou « moins » que la chrysalide ? C’est autre chose. Donc, je ne raisonne pas en termes de dégénérescence ou d’abandon : nous sommes en train de muter. Il nous faut mesurer l’ampleur de cette mutation.

Prenez mon diocèse : il y a soixante-dix ans, il comptait 800 prêtres. Aujourd’hui il en a 200, mais il compte aussi 45 diacres et 10 000 personnes impliquées dans les 320 communautés locales que nous avons créées il y a quinze ans. C’est mieux. Il faut arrêter la pastorale de la SNCF. Il faut fermer des lignes et en ouvrir d’autres. Quand on s’adapte aux gens, à leur manière de vivre, à leurs horaires, la fréquentation augmente, y compris pour le catéchisme ! L’Eglise a cette capacité d’adaptation.

De quelle manière ?

Nous n’avons plus le personnel pour tenir un quadrillage de 36 000 paroisses. Soit l’on considère que c’est une misère dont il faut sortir à tout prix et alors on va resacraliser le prêtre ; soit on invente autre chose. La pauvreté de l’Eglise est une provocation à ouvrir de nouvelles portes. L’Eglise doit-elle s’appuyer sur ses clercs ou sur ses baptisés ? Pour ma part, je pense qu’il faut faire confiance aux laïques et arrêter de fonctionner sur la base d’un quadrillage médiéval. C’est une modification fondamentale. C’est un défi.

Ce défi suppose-t-il d’ouvrir le sacerdoce aux hommes mariés ?

Non et oui ! Non, car imaginez que demain je puisse ordonner dix hommes mariés, j’en connais, ce n’est pas ça qui manque. Je ne pourrais pas les payer. Ils devraient donc travailler et ne seraient disponibles que les week-ends pour les sacrements. On reviendrait alors à une image cultuelle du prêtre. Ce serait une fausse modernité.

Par contre, si on change la manière d’exercer le ministère, si son positionnement dans la communauté est autre, alors oui, on peut envisager l’ordination d’hommes mariés. Le prêtre ne doit plus être le patron de sa paroisse ; il doit soutenir les baptisés pour qu’ils deviennent des adultes dans la foi, les former, les empêcher de se replier sur eux-mêmes.

C’est à lui de leur rappeler que l’on est chrétien pour les autres, pas pour soi ; alors il présidera l’eucharistie comme un geste de fraternité. Si les laïques restent des mineurs, l’Eglise n’est pas crédible. Elle doit parler d’adulte à adulte.

Vous jugez que la parole de l’Eglise n’est plus adaptée au monde. Pourquoi ?

Avec la sécularisation, une « bulle spirituelle » se développe dans laquelle les mots flottent ; à commencer par le mot « spirituel » qui recouvre à peu près n’importe quelle marchandise. Il est donc important de donner aux chrétiens les moyens d’identifier et d’exprimer les éléments de leur foi. Il ne s’agit pas de répéter une doctrine officielle mais de leur permettre de dire librement leur propre adhésion.

C’est souvent notre manière de parler qui ne fonctionne pas. Il faut descendre de la montagne et descendre dans la plaine, humblement. Pour cela il faut un énorme travail de formation. Car la foi était devenue ce dont on ne parlait pas entre chrétiens.

Quelle est votre plus grande inquiétude pour l’Eglise ?

Le danger est réel. L’Eglise est menacée de devenir une sous-culture. Ma génération était attachée à l’inculturation, la plongée dans la société. Aujourd’hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu’ils ont l’impression d’être face à un monde d’incompréhension. Mais ce n’est pas en accusant la société de tous les maux qu’on éclaire les gens. Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde où des millions de gens meurent de faim. C’est à nous d’apprivoiser le monde et c’est à nous de nous rendre aimables.

Propos recueillis par Stéphanie Le Bars

22 Reponses à “ Samedi saint : une interview de mgr Albert Rouet ”

  1. claudine onfray médecin à la pastorale santé evreux sur 3 avril 2010 à 17 h 10 min

    Merci à vous Monseigneur Rouet
    quelle lumière en ce Samedi Saint!
    Aidez-nous!
    Aidez l’Eglise!
    Nous voulons avancer avec vous….
    annoncer ce que nous croyons un Dieu de miséricorde et de pardon
    qui appelle l’homme sans cesse , avec patience et amour à le rejoindre
    Bonne veillée de lumière

  2. Ashley sur 3 avril 2010 à 19 h 05 min

    Bravo Père Rouet, continuez. Il faudrait plus d’évêques comme vous. Vous êtes une bouffée d’oxygène dans une période bien glauque.

  3. Jacqueline sur 3 avril 2010 à 22 h 08 min

    Merci, Père Rouet de ces propos évangéliques. On est bien loin du repli sur soi qui fait tant de mal. Puissiez vous être entendu et entraîner nombre de chrétiens avec vous. Vive la lumière de Pâques

  4. Isabelle Pommel sur 4 avril 2010 à 8 h 29 min

    Merci, Père,
    Votre parole est une bouffée d’espérance en ce dimanche de Pâques.
    Tout unis dans le Christ, nous pouvons tout !

  5. annick Abrassart sur 4 avril 2010 à 8 h 42 min

    merci à la conférence des Baptisés de nous faire lire ce témoignage le jour de Pâques ; il préocupe car un de nos Evêques dit clairement ce que l’on ressent dans nos paroisses : un recul identitaire, mais en même temps on réalise qu’il n’ya pas que quelques laïcs qui le vivent.
    hier soir nous avons « changé » de paroisse pour vivre la Veillée Pascale, et avec bonheur nous avons retrouvé une Eglise pétrie de sa Tradition mais bien dans le monde, avec les préocupations de nos jours.
    Pâques nous dit que l’Espérance nous a été donnée, l’Eglise vit peut être un long carème ; patientons, soyons actifs, positifs, et la Lumière brillera à nouveau

  6. hourcade sur 4 avril 2010 à 9 h 13 min

    merci Père de ces paroles! je comprends que vous ne soyez pas aimés de certaines franges de notre peuple.. mais la parole vraie est libre! « parlez et agissez comme des gens qui vont être jugés par une loi de liberté. En effet le jugement est sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait méiséricorde; mais la miséricorde se moque du jugement » disait déjà Jacques (2, 12-13). Voila aussi une vision d’avenir qui sans réponse toutes faites est porteuse de confiance mutuelle et envers ce monde!
    merci de nous dire ce que Congar n’a cessé de porter en sa réflexion sur la Tradition: l’Eglise porte en elle le germe de son renouvellement, à la fois fidèle et ouvert à la vie dans l’intelligence profonde de ceque l’Esprit dit aux Eglises.
    avec ma prière fraternelle près de la maison de Marie et Joseph… en Lui

  7. Monique B sur 4 avril 2010 à 10 h 31 min

    Un très très grand merci, Père, d’annoncer le message de l’Evangile « à temps et à contretemps », et à contre-courant s’il le faut.
    Merci d’être un homme libre au coeur de l’Eglise.

  8. M.F. sur 4 avril 2010 à 11 h 20 min

    Merci pour cette analyse d’Albert Rouet,toujours bien ancré dans le réel,dans l’histoire pour comprendre aujourd’hui et agir pour aujourd’hui . Simplement si : « Certains courants passent leur temps à dénoncer les positions de tel ou tel évêque, à faire des dossiers contre l’un, à garder des fiches contre l’autre. Ces comportements s’intensifient avec Internet », il faut aussi reconnaitre que d’autres courants passent leur temps à chercher à construire,à rassembler avec Internet, par exemple les retraites de ce Carême, et bien sûr la CCBF : personnellement, je viens d’être contactée, via Internet, pour une première rencontre dans mon secteur,ce sera donc prochainement le premier contact CCBF non Internet !
    Aujourd’hui, inuouï, le tombeau est vide ! Bonne et douce journée à chacun-une .

  9. félicité sur 4 avril 2010 à 13 h 58 min

    Ah ! Quel bonheur de vous lire, Père Rouet. Au moment où, avec tous nos frères chrétiens, nous proclamons « Christ est vraiment ressuscité », il est heureux d’entendre une parole vraie qui, prenant en compte la réalité de l’Église dans ce monde, nous invite à ouvrir des chemins nouveaux, des chemins d’espérance. Le monde, les chrétiens en ont besoin. Merci !

  10. guy sur 5 avril 2010 à 16 h 40 min

    Une parole de lumière dans ces « black décade »… Oui, c’est franchement bien vu !
    N’en déplaise aux « bienveillants » qui dénoncent et accusent le grand complot médiatique, l’Eglise, Mon Eglise qui n’a depuis quelques années de mots assez dur pour exclure et stigmatiser se voit sous les feux d’une actualité dérangeante !

    Que de leçons ont été données à ce monde, du haut de sommes théologiques et de droit canon. Et voilà que l’institution même (car c’est bien d’elle dont on parle) n’a pas eu l’honnéteté de faire ce que de nombreux mouvements de jeunes font depuis des années : « Monsieur le procureur, je tiens à vous rapporter les faits.. »

    Oui les silences et les renoncements, les petits « arrangements entre amis » ont condamné les victimes a une double peine…

    Oui la tentation de la sacralisation du prêtre nous revient comme un boomerang en pleine face : ils sont comme nous tous, pour certains alcooliques, dépressifs, menant une double vie, pédophile, tordu et pour d’autres de braves gars qui font au mieux leur boulot.

    Oui il est temps d’oser se dire que l’ordination ne rend pas « intouchable » ou « meilleur »… juste « serviteur ».

    Oui il est temps de remettre le prêtre à sa place, toute sa place mais que sa place : au service d’une communauté et pas l’inverse.

    Quand à l’ouverture sur ce monde, c’est le seul chemin, depuis toujours, L’eglise sait le prix que coute le repli sur soi et la tentation identitaire…

    Y f’rai un bon Pape ce Rouet, vivement que la place se libère… un signe de Paques lol

  11. Luis Sánchez sur 5 avril 2010 à 19 h 08 min

    Aujourd’hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu’ils ont l’impression d’être face à un monde d’incompréhension. Mais ce n’est pas en accusant la société de tous les maux qu’on éclaire les gens.Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde

    Je ne sais pas si Mgr Rouet se rend compte (probablement que Oui ) mais ce qu’il demande aux chrétiens est une requête inédite dans la chrétienté. On peut dire que face au monde, la chrétienté a connu 3 époques avec 3 réactions, dont deux plus ou moins identique, mais ce qui est semblable dans les 3 réactions c’est l’Église qui accuse le monde parfois d’une manière très dure.
    Il me semble que la 1ère confrontation de la chrétienté face au monde fut celle des premiers chrétiens qui ont dû s’adapter dans un monde qui les persécute et dans lequel ils étaient minoritaires .Leur jugement du monde de l’époque me semble très dur et nous a laissé un vocabulaire très riche (antéchrist, Babylone la grande prostituée…) comme on le voit dans les épitres. Après Constantin pour ne pas accuser le monde, l’Église a voulu faire de la vie sociale du peuple l’image du magistère. Mais depuis le 19e siècle l’occident se sécularise et l’Église perd au fur mesure des années son pouvoir … On revient à la situation des premiers chrétiens et on assiste à la même réaction de l’Église face au monde que ceux des premiers chrétiens.
    BONNE FÊTE DE PÂQUES

  12. M-O sur 6 avril 2010 à 14 h 49 min

    CHRIST EST RéSSUSCITÉ; IL EST VRAIMENT RÉSSUSCITé !
    Mgr Rouet, des hommes et des femmes tels que vous sont une véritable bénédiction; des gens qui ont une parole libre et forte sont ni plus ni moins que des prophètes qui savent que la Création est en perpétuelle devenir; c’est le tombeau vide; c’est le tombeau ouvert, ouvert sur l’à-venir, là-bas en Galilée, sur la terre de tous les possibles, la terre de tous les vivants, l’esprit souffle où il veut… Et toi tu entends sa voix-voie !

  13. Philippe Warein sur 6 avril 2010 à 21 h 54 min

    Merci, Monsieur Rouet. Je n’ai plus grand chose à voir l’Eglise, car je suis aujourd’hui athée, mais, par ma culture familiale et mon passé, le destin de l’Eglise ne m’indiffère pas.
    Dans le marasme où l’Eglise (ou tout au moins sa hiérarchie) s’empêtre lamentablement aujourd’hui, entre le préservatif, l’extrémisme stupide des chrétiens d’extrême-droite, et les affaires de pédophilie dont, par certains aspect de sa culture, l’Eglise est en partie responsable, vous êtes, Mr Rouet, une parole de bon sens et de fraîcheur, et si l’Esprit existe, c’est sur vous qu’il a choisi de souffler.
    Vous êtes le premier évêque a dire quelque chose de vraiment neuf et intelligent.
    Merci d’être un esprit libre, il n’y a pas beaucoup d’évêques libres, ils sont liés à l’Eglise par trop d’interêt politiques.

  14. Jean-Louis Loirat sur 9 avril 2010 à 17 h 42 min

    A la suite des tristes affaires dans l’Eglise, faisons des propositions.

    J’ai lu l’article de Mgr Rouet dans « Le Monde » de dimanche dernier. Il est excellent; dans la suite de son dernier livre où il dit des choses très nettes, dures pour certains ?, sur un mode très naturel et…presque évident pour chacun. Cet évêque, écoutant, paisible et courageux prend, certes, sa retraite, mais souhaitons qu’il continue à nous faire réfléchir et à parler librement!

    Après les attaques plus ou moins sourdes sur le concile Vatican II , après les « affaires » de l’année dernière, et aujourd’hui les tristes affaires de pédophilie, ce qui est fondamentalement en cause, c’est bien la manière de s’organiser, de vivre collectivement, en Eglise (sans doute y a-il la question des pouvoirs ?, les qualifier « services » n’étant pas suffisant…). Il me semble qu’il faut que le débat s’élargisse à tous: voir ce qu’il faut faire et ensuite, voir comment et avec qui le faire.
    Faisons des communautés de base, avec des services et des missions temporaires, mais officiellement reconnues, avec obligatoirement des formations initiales ; puis on verra qui, et que, doit être le prêtre dont on a besoin, ce que sera cet indispensable « ministre qui fera l’unité ».
    Il s’agit de renverser le raisonnement. Partir d’en bas, se demander quelles sont nos potentialités locales; on ne peut plus seulement se contenter de regrouper des paroisses à l’infini…Cette pédagogie de la ressource rare est évidente en zone rurale, elle vaut aussi pour les villes et leurs difficiles banlieues si vastes. Où est l’Eglise = peuple de Dieu ? On a à célébrer, à réfléchir, entre chrétiens, d’abord avec la parole de Dieu, mais celle-ci doit s’incarner ici et maintenant. J’ai à m’interroger là où je vis, avec mes parents, mon voisin, mon collègue de travail, pas seulement avec mon copain ; il ne faut pas que le groupe soit composé de personnes trop éloignées géographiquement, mais aussi avec des personnes très différentes, car on peut aujourd’hui aller chercher loin des gens qui vous ressemblent…Pour cela, la paroisse n’est sans doute pas encore dépassée, dans son concept territorial.

    Mais il y a, dans ce nécessaire débat, une autre question : celle de l’autre sexe, voire du sexe tout court. Ainsi, non pas « la place de la femme dans l’Eglise », mais la manière dont notre Eglise (et moi-même, qui suis un homme !) voit et considère la femme. Je ne veux pas me livrer ici à des réflexions de théologie et de psycho–sociologie, que d’autres ont déjà engagée, mais il y a bien là un vieux problème…

    Alors que faire ?
    Il nous faudrait créer partout des petits groupes de discussion, des lieux de parole, pour débattre de tout cela ; n’y a-t-il pas urgence ? Et pas seulement à cause de la démographie des prêtres.
    Peut-être le St Esprit nous fait-il là, dans nos difficultés et notre malheur actuel,…signe ! ?
    La « sous culture », terme avec lequel le journal cité plus haut fait son titre, c’est bien le risque de l’évolution vers une sorte de secte qui peut nous guetter (on peut constituer une grande secte !), si on ne fait que se défendre des attaques des médias et si on se recroqueville sur nos certitudes, voire nos simples habitudes, ce qu’on a déjà, en maints endroits, commencé de faire. Si les propos trop rapides de la presse sur les responsables de l’Eglise ressortent souvent du dénigrement, sans explications suffisamment travaillées, je m’étonne toutefois de certaines réactions officielles, qui ne sont que des « réactions », par exemple celle du cardinal Sodano à St Pierre, disant au pape son soutien : « On est tous avec vous !… », comme on dirait dans une simple organisation civile, voire un parti politique, attaqués. Va-t-on rendre nous aussi coup pour coup ?.
    Ne fallait –il pas plutôt dire : « Vous avez notre sympathie (souffrir avec), on prie pour vous, et on va essayer de réfléchir ensemble… » ?
    Comment accepter le réel, l’analyser, et toujours savoir –pouvoir- adapter des réponses qui pourront être différentes d’un point à l’autre du globe, mais qui seront aussi différentes en France entre Paris, Evry, Perpignan ou Gauriac, et qui seront elles-mêmes nécessairement provisoires,…mais toujours dynamiques !

    Je m’adresse aux plus vieux d’entre nous, « nos pères dans la foi», nos anciens prêtres d’aumônerie, quand ils nous disaient : « voir, juger, agir » ; ne doit-on pas reprendre aujourd’hui votre pédagogie, vous à qui on demandait de discerner les signes des temps ?
    Aussi, ne s’agit-il pas de fermer les portes, mais de les ouvrir, et d’accueillir l’air frais (le vent violent) de l’extérieur, avec des risques certes (mais qui ne sont pas ceux que prennent nos frères de tant de pays dans le monde, en risquant leur propre vie… !). Et les éventuels changements ne seront quand même pas plus importants à accepter que les décisions qu’on su prendre les premiers apôtres en abandonnant la circoncision!
    Sans vouloir revenir à nos utopies de jeunesse, avec des revendications d’autogestion, prenons (le risque de) la parole, car, quand on souffre, il faut parler.
    Et puis, souvenons-nous qu’avant notre mai 68, il y avait eu Vatican II : « l’Eglise, peuple de Dieu ».
    Oui, l’Eglise était en avance ! et maintenant ?

    Jean-Louis Loirat (Evry – 8 avril 2010)

  15. Christine sur 10 avril 2010 à 19 h 18 min

    @Luis
    Il y a une grande différence entre être incompris et être persécutés. Dans les démocraties modernes, toutes les opinions et toutes les convictions sont exposées au jugement et à la critique de tous. Je ne trouve pas raisonnable d’appeler ça de la persécution. D’autant qu’il y a des lieux dans le monde où être chrétien, c’est risquer sa peau.

  16. Christine sur 10 avril 2010 à 19 h 40 min

    Je suis désolée d’avoir laissé tant de commentaires en attente, mais un petit dysfonctionnement du site avait arrêté momentanément le système qui me les notifie. C’est désormais réparé et je suis de nouveau fidèle au poste… et rassurée, je vous trouvais très silencieux, tout à coup!
    Bien fraternellement à toutes et tous
    Christine, la modératrice.

  17. S.D. sur 11 avril 2010 à 10 h 38 min

    Quelle clairvoyance dans ce silence et cette nuit du samedi saint! la pierre du tombeau va être roulée et la Vie nous appelle…

  18. Paumelle Michel sur 15 avril 2010 à 9 h 08 min

    Merçi au Père Rouet .il y a déja de nombreuses années que sa parole nous guide et nous réconforte .Nous sommes assurés que ,dans peu de temps ,il sera écouté .
    Demeurons en communion dans la prière .

  19. christine de Saint-Exupéry sur 15 avril 2010 à 10 h 44 min

    Quel soulagement de voir , enfin ! , un homme d’église s’exprimer aussi clairement et précisément. Père !(pour une fois, j’ose employer ce terme, et sans réticence, à l’égard d’un ecclésiastique) merci de manifester tant de compréhension et de nous ouvrir portes et fenêtres vers l’espoir. Il nous reste à nous atteler, avec nos petits moyens, mais dans la mouvance de tout un peuple bientôt draîné, entre autres, par la CCFB. un immense Merci à elle aussi ! Christine S.E

  20. Pierrette Recchia sur 30 avril 2010 à 9 h 36 min

    Merci, Père, pour ces paroles remplies d’éspérance. Malheureusement, je ne pense pas qu’elles produisent beaucoup d’effet dans une Eglise qui se recroqueville sur elle-même. Le clergé à l’heure actuelle me fait l’effet d’assiègés qui construisent un rempart pour se protéger. Un rempart contre les laïcs qui leur font peur car ils ont l’impression que le prêtre est désacralisé et le sacré est important pour eux. Car les laïcs (surtout de la génération des 55 – 70 ans), ne savent pas ce qu’est le sacré.
    Le nombre des prêtres qui diminuent, la baisse des pratiquants, le désintéressement du « spirituel » tout cela est de la faute de la société….L’Eglise ne se remet pas en cause tant à son fonctionnement que par ses propos qui sont en dehors de la vie réelle.
    Combien d’évêques pensent comme le Père Rouet car personnellment j’en connais qui sont plutôt des princes de l’Eglise que des vrais pasteurs. Le message évangélique paraît moins important que la place de notables qu’ils veulent occuper.
    Je suis lasse de tout cela et beaucoup de chrétiens de ma génération se désespèrent et essayent de tenir bon gré mal gré dans l’Eglise mais jusqu’à quand ?

  21. Thérèse Huvelin sur 1 mai 2010 à 14 h 08 min

    @ Pierrette,
    L’Église ? C’est vous, et c’est moi ; c’est tous les baptisés, du pape à la petite fille va communier pour la 1ère fois, en passant par ses parents, peut-être très éloignés de la foi, et le prêtre qui présidera ce jour-là l’Eucharistie.
    Parmi tous ces baptisés, beaucoup plus qu’on ne pense continuent d’aller de l’avant : tous ces prêtres et laïcs, évêques et religieuses qui tiennent comme vous dites « bon gré mal gré », qui peuvent connaître, chacun à leur tour, de grands creux, ayant le sentiment de se trouver tous seuls en avant, dans le mauvais temps, qu’est-ce qui les fait tenir ?
    On connaît la chanson du Petit cheval blanc (chantée par Brassens, poème de Paul Fort) http://www.youtube.com/watch?v=HViMXBV2f5c ; personnellement elle m’aide à vivre la situation avec humour et courage ; elle me renvoie, cette chanson, à un autre cheval blanc que monte celui qui se nomme « Fidèle et Véritable » (Apocalypse, 19, 11-16) http://www.aelf.org/bible-liturgie/Ap/Livre+de+l%27Apocalypse/chapitre/19
    Depuis le lancement de la CCBF le 11 octobre 2009, nous ne sommes plus laïcs d’un côté prêtres de l’autre : c’est ensemble que nous défrichons le terrain où s’élèvera l’Église de demain, plus fidèle à Celui qui est toujours jeune, plus accueillante, plus fraternelle.

  22. Thérèse Huvelin sur 1 mai 2010 à 14 h 59 min

    Pour Pierrette et tous ceux qui tiennent « bon gré mal gré », à l’avant, suite :
    Le hasard a voulu que, retournant au livre que je suis en train de lire, je le reprenne à la page où Charles de Foucauld écrit à son ami Henry de Castries, le 29 mai 1909, (il parle de son travail d’évangélisation au Sahara ; mais cela convient tout-à-fait à ce que nous vivons en France aujourd’hui) :
    « L’œuvre est difficile et longue ; il faudrait les grands efforts d’un grand nombre pendant longtemps : où sont-ils ? mais la difficulté et l’isolement ne sont pas une cause de découragement : au contraire, ils sont un motif de faire plus d’efforts. Il y a deux paroles que j’ai toujours devant les yeux : c’est « dans l’angoisse des temps » (Daniel) qu’a été reconstruite Jérusalem ; ainsi nous ne faisons les choses qu’au milieu des obstacles et des insuffisances ; l’autre mot est de S. Jean de la Croix : « Ne mesurons pas nos travaux à notre faiblesse, mais nos efforts à nos travaux. »
    Foucauld est très stimulant. Mgr Thomas ne l’a-t-il pas donné un peu comme un frère aîné à la CCBF ? : http://www.baptises.fr/?s=Mgr+Thomas

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