Sel de la terre et lumière du monde

Dimanche 5 février 2017 – 5e dimanche du temps – Is 58, 87-10 ; Ps 111 ; Mt 5, 13-16 (Isaïe, versets 7 à 10)

Jésus commence à proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume. Il parcourt toute la Galilée. Sa renommée s’étend. Des foules nombreuses, certaines venues de loin, l’accompagnent. Voyant les foules, Jésus monte sur la montagne. Ses disciples viennent vers lui. Il les enseigne.

Cet enseignement, appelé « sermon sur la montagne », est le premier des enseignements de Jésus que nous rapporte l’évangile de Matthieu. Un enseignement inaugural, en quelque sorte. Dans lequel il me parait naturel de penser que Jésus dit l’essentiel.

Il commence par huit paroles qui parlent de l’humain et de son accomplissement. Chacune commence par « heureux les… », chacune concerne une attitude spirituelle différente. Autant d’indications d’un chemin de sagesse.

Puis Jésus s’adresse directement à ceux qui l’écoutent : « Vous… » Mais il le fait avec l’insistance que marque en français le redoublement du pronom personnel : « Vous, vous… », devrait-on traduire !

Vous, vous êtes le sel de la terre… Vous, vous êtes la lumière du monde… Jésus s’adresse aux disciples – littéralement ceux qui apprennent : auditeurs sur la montagne bien sûr, mais également nous, lecteurs des évangiles. Pour leur dire que leur place dans le monde est unique.

Vous, vous êtes le sel de la terre… Les disciples sont appelés à être le sel qui révèle le goût du lieu où vivent les humains. Mais ce sel peut devenir fou[1] : il est alors incapable de saler, inapte à révéler le goût de la terre, et rien pour lui redonner capacité de saler. Ayant perdu toute efficacité, il est bon à être jeté dehors et piétiné. Devenir fou… Serait-ce le cas de disciples qui abandonnent définitivement le chemin de sagesse proposé par Jésus ? L’allégorie développée par Jésus exprimerait alors qu’un tel abandon peut être irrémédiable. Le récit reste factuel, sans jugement ni malédiction : comme si l’allégorie exprimait une loi de la vie spirituelle.

Vous, vous êtes la lumière du monde… Le vocabulaire grec exprime que cette lumière est une lumière de vérité qui concerne l’ordre de l’univers[2]. Une lumière qui éclaire et sert de repère autour d’elle, dans le monde – telle une ville située au-dessus d’une montagne – comme dans la maison. Et Jésus conclut par une invitation : « Ainsi que brille votre lumière devant les humains en sorte qu’ils voient vos belles œuvres et célèbrent votre père dans les cieux. ».

Quelles sont ces œuvres qui conduisent celui qui en est témoin à célébrer le Père ? Le psalmiste, et Isaïe le disent clairement. Il s’agit d’actions concrètes, inscrites dans la vie sociale au gré des rencontres : partager son pain avec l’affamé, faire venir à la maison les humiliés sans foyer, couvrir celui qui est nu… Autant d’actions qui sont toujours d’actualité. La méditation du prophète et du psalmiste les conduit à affirmer que la lumière de celui qui agit ainsi brille dans les ténèbres, qu’elle jaillit comme l’aube. Il n’est pas écrasé par l’annonce d’un malheur. Il fait confiance à Adonaï (YHWH[3]), et la gloire d’Adonaï l’accompagne.

Et, plus mystérieusement, Isaïe ajoute que sa nuit sera comme un midi. Quelle nuit ? Une nuit spirituelle ? C’est ce que j’entends. La prophétie est alors parole d’espérance : le rayonnement des œuvres du disciple dépend ainsi de leur harmonie avec l’enseignement sage d'esprit, un peu fou de cœur et intrépide en action que propose Jésus, qui se conjugue et se mêle à la perception que le disciple a au plus intime de lui-même de la réponse d’Adonaï, Père de celui dont il est disciple.
 

Michel Menvielle

 

[1] Le verbe grec moraino, généralement traduit par « devient fade, s’affadit » a également pour sens « devenir fou » lorsqu’il est employé au passif, comme c’est le cas ici.

[2] Le mot grec kosmos, généralement traduit par « monde », a pour sens premier « ordre », d’où « ordre de l’univers » ; chez les stoïciens, il désignait l’âme du monde.

[3] Transcription de quatre lettres hébraïque yod-hé-wav-hé ; nom qui n’est pas prononcé dans la tradition juive et lu « Adonaï ».

Photo: 
Marais salants prés de Loix, sur l'île de Ré.