Radicalité de l’évangile et radicalisme religieux

Dimanche 12 février 2017

– 6e dimanche du temps

Matthieu (5, 17-37)

La radicalité évangélique est extrême. Tellement que je prêchais il y a peu qu’elle ne pouvait être qu’antiphrase. Si déjà la loi ancienne, les commandements de la première alliance, ne peuvent être respectés, combien plus ceux d’une radicalité plus grande encore ? L’antiphrase dénonce l’impossibilité de l’être parfait. La perfection n’est pas ce que l’homme peut atteindre en respectant la loi ‑ c’est impossible ‑, mais le propre de Dieu. La sainteté est ce que Dieu rend possible et non l’observation d’une loi de perfection.

Il se pourrait que la loi nouvelle, dans sa radicalité même, soit pourtant plus accessible que l’ancienne, si celle-ci ne se résume pas au décalogue mais désigne les six cents treize commandements ! Il se pourrait surtout que seule la radicalité évangélique puisse sauver le monde, restaurer la fraternité chaque fois qu’elle est blessée, la ressusciter chaque fois qu’elle est assassinée. Que de conflits dans nos vies, plus ou moins graves, de la simple dispute sans lendemain aux guerres meurtrières ! Qu’est-ce qui permet d’en sortir, qu’est-ce qui pourrait permettre d’en sortir ? Un seul chemin, la radicalité du don, s’offrir à l’autre sans limite, jusqu’à l’amour des ennemis. « On vous a dit », « moi, je vous dis ». (Mt 5, 17-37)

La vie de Jésus est radicalité de l’amour et de la fraternité, radicalité du respect de l’autre, radicalité de la vérité. Sans cette radicalité, on peut vivre, certes, mais l’on ne sauve rien, on ne restaure rien. On ne sort d’un conflit qu’à se pardonner, c’est-à-dire à s’aimer plus fort que le mal fait ; on ne respecte l’autre qu’à ne pas le posséder, même du regard ; on n’est disciple de la vérité qu’à tenir parole, sans tergiverser.

Alors que les sociétés, partout dans le monde, connaissent de violentes convulsions que le changement de repères occasionne, notamment à cause ou grâce à la mondialisation et la rencontre des cultures et religions, alors que les certitudes sont relativisées par la découverte, chez soi, d’autres cultures et religions, il est plus important que jamais, si l’on ne veut pas d’une guère mondiale ou civile, d’aller à la radicalité de la fraternité, du respect de l’autre et de la parole donnée.

Radicalité de la fraternité parce que l’on ne peut accepter de dire, ou que soit dit, du mal du frère ; radicalité du respect, parce que regarder l’autre en le désirant, même en secret, est déjà le considérer de façon intéressée et non pour lui-même ; radicalité de la parole donnée parce que le mensonge est déjà violence. Préférence pour les siens, ceux qui nous ressemblent, discrédit jeté sur les autres, calomnie ou racisme, machisme aux propos injurieux envers les femmes ou homophobes, manquement à la parole donnée et conflits d’intérêt, ne sont-ils pas nombreux ceux qui gouvernent ou y prétendre à pouvoir être reconnus dans ce portrait ? Ils disent vouloir nous protéger et nous sauver mais ne pourront que mener le monde à sa perte et nous avec. Nous sommes nombreux qui pourrions nous reconnaître dans ce portrait, qui nous prétendons justes au point de ne pas nous remettre en cause.

La catastrophe est à la porte. Voilà pourquoi la radicalité s’impose. Même si l’on ne croit pas en Dieu, y a-t-il d’autre solution pour la paix dans le monde, dans nos sociétés, dans nos entreprises et familles, que la radicalité de la fraternité, du respect de l’autre et de la parole donnée ? Et nous, disciples de Jésus, ne percevons-nous pas l’urgence de l’annonce de cet évangile par toute notre vie ?

Mais alors, si la recette de Jésus est la solution indépendamment de la foi, ici désignée comme la justice des scribes et pharisiens, sa prédication déboulonne le principe religieux comme principe de perfection. Ce n’est pas l’observance religieuse qui mène à la perfection, si tant est que cela soit possible, c’est la radicalité de la fraternité, de l’amour puisque même l’ennemi doit être aimé, du respect de l’autre puisque le désirer c’est déjà le violer, de la parole donnée, puisque tout autre chose que oui ou non est mensonge.

La radicalité pourtant prospère dans les religions, que l’on pense à tous les intégrismes et fanatismes. Est-il bien responsable de prêcher la radicalité ? La question est sournoise et l’on n’aura pas voulu comprendre. La radicalité de Jésus n’est pas celle d’un dogme ou d’une morale, d’une identité religieuse ou culturelle, mais celle du service, celle qui consiste à toujours faire passer l’autre avant soi, même l’ennemi. C’est sans doute la manière la plus radicale de lutter contre l’extrémisme nauséabond. C’est en tout cas le chemin de Jésus.

 

Patrick Royannais

royannais.blogspot.fr

Photo: 
Boat people dans les mers de Lampedusa
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Sara Prestianni / noborder network