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Polémique avec les pharisiens sur le divorce

Loïc de KERIMEL
Couple
© CC0 Creative Commons


Dimanche 7 octobre 2018 – 27e dimanche du temps – Gn 2, 18-24 ; Mc 10, 2-16

L’extrait du livre de la Genèse et le commentaire qui en est fait par Jésus selon l’évangile de Marc obligent à poser une question délicate. Dans sa réponse à la provocation des pharisiens sur la question du divorce Jésus se rapporte à deux passages importants des récits de création. Le premier au ch. 1, v. 27 : « Au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. » Le second au ch. 2, v. 24 : « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. » La réunion de ces deux versets permettrait de fonder l’indissolubilité du mariage : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » La position des pharisiens autorisant le divorce, au nom de la loi de Moïse, serait ainsi contredite. La question est la suivante : la lecture que fait Jésus de ces passages en constitue-t-elle une interprétation normative ? faut-il recevoir ces passages comme Jésus les reçoit ici ?
La question se pose parce que dans la tradition juive comme dans l’exégèse chrétienne, il existe bien d’autres lectures de ces versets. Et certaines de ces lectures sont en forte tension avec ce que nous lisons dans le présent passage. Commençons par le verset du ch. 1. La traduction liturgique ne nous facilite pas la tâche, car là où la langue originale de Marc écrit que « mâle et femelle il les fit », ce qui se dit aussi des animaux, nous avons entendu dans notre langue « Dieu les fit homme et femme ». D’autre part les pharisiens soutiennent la possibilité du divorce, Jésus l’indissolubilité du mariage. Or il n’est pas du tout attesté que traitant, en Genèse 1, de la différence mâle/femelle, il soit là question du mariage. Cette différence valant aussi pour les animaux, n’est-il pas plutôt suggéré par ce moyen que là où l’humain vient d’être présenté comme « image de Dieu », il est noté qu’il y a aussi en lui une part animale ? Il est donc prévisible que ces deux parts de l’humain entreront en tension l’une avec l’autre. L’intervention du serpent au ch. 2 exploitera ce thème.
Quant au verset du ch. 2, nous lisons : « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. » Or l’évangile ajoute : « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair », laissant ainsi penser que la relation homme-femme dans le mariage vise à la fusion de deux en un. Un philosophe contemporain notait ceci : « La plupart des mariages ne sont pas des alliances. Pour qu’il y ait alliance, il faut qu’il y ait deux “entiers” […] la rencontre de deux “entièretés”. Or la plupart des mariages sont la rencontre de deux moitiés […], un inconscient qui rencontre un autre inconscient. » En cela ce philosophe rejoint l’interprétation la mieux établie du mot hébreu que l’on traduit par « chair » : le mot sert à exprimer la singularité, l’unicité d’un être en même temps que sa vulnérabilité. Se reconnaître « chair » dit le bibliste André Wénin, c’est « adopter une posture rendant possible un lien qui ne sera pas fusion. »

Comment donc nous situer par rapport aux propos de Jésus dans l’évangile de Marc ? Le même André Wénin nous invite à les replacer dans leur cadre culturel. Ce que dit Jésus ici n’est pas une explication du texte de Genèse mais une manière classique de produire des arguments dans le cadre d’une polémique rabbinique. Or dans ce type de polémique les adversaires n’hésitent pas, en puisant dans l’Écriture, à juxtaposer des citations extraites de péricopes différentes. Ils produisent ainsi de nouveaux textes pour nourrir leur argumentation. Jésus procède ainsi en bien d’autres occasions : lorsqu’il discute sur ce qu’il permis ou non de faire le jour du shabbat, lorsqu’il énonce le double commandement de l’amour, etc.
Mais il est évidemment exclu de tirer argument de cela pour minimiser la position de Jésus sur le divorce : pour le Fils de l’homme qu’il est, le modèle de la relation matrimoniale ce sont les noces du Père avec l’humanité. « Il arrivera ce jour-là que tu m’appelleras “mon mari” et non plus “mon baal, mon maître”. » (Os 2,18)


Loïc de Kerimel

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