Plus tard, je serai un enfant – Éric-Emmanuel Schmitt

Éric-Emmanuel Schmitt est aujourd’hui un des auteurs français contemporains les plus lus dans le monde. Dans une série d’entretiens qu’il vient de publier sous le titre Plus tard, je serai un enfant (éd. Bayard, 2017), il montre comment le cœur de son œuvre est au service de la grâce reçue lors de La nuit de feu (éd. Albin-Michel, 2015) qu’il vécut dans le désert du Hoggar où il s’était égaré : « Une présence m’incendie. Je comprends que tout a un sens. La grâce de cette nuit ne me quitte plus. […] J’ai décidé de devenir le scribe de cette joie. […] Platon assurait que la qualité originelle du philosophe consiste à s’étonner. Si je colore son postulat d’affectivité, cela donne ma position d’écrivain : l’émerveillement. Mes personnages vivent chaque jour comme si c’était le premier. Ils disent bonjour au monde, pas adieu. » (p. 96)

Élevé à Lyon par des parents qui pratiquent le théâtre et la musique, il intègre l’֤École Normale Supérieure et obtient une très brillante place au concours de l’agrégation de philosophie. Il découvre la foi chrétienne à 28 ans. « Aujourd’hui, le croyant que je suis devenu ne se juge pas très différent du garçon incroyant et néanmoins confiant que j’étais. La foi ne m’apprend rien – elle ne dispense pas de savoir supplémentaire au sens où la science en fournit – elle rénove le rapport à l’inconnu. Je fais crédit à ce qui m’échappe. Croire m’a rendu l’émerveillement et la déférence des premiers temps face au mystère. » (p. 105-6)

Au moment où les réseaux médiatiques d’information en continu nous entretiennent de la permanence de la menace terroriste, Éric Emmanuel Schmitt nous dit : « C’est l’occasion de redonner à notre existence normale une saveur de première fois : sortir, circuler, voyager, étudier, festoyer, rejoindre des amis, embrasser nos familles. » (p. 103)

Cette attitude le met en porte-à-faux avec une époque où le désenchantement a pignon sur rue et qui « assimile l’optimiste à l’idiot du village ». Ainsi , écrit-il, « L’enfant faillit mourir plusieurs fois en moi : l’enfant créatif fut enseveli sous des enseignements ; l’enfant philosophe, qui s’étonne, qui s’interroge, qui réfléchit, se persuada à vingt ans de détenir la science et se dispensa de chercher encore ; l’enfant joueur risque d’être broyé par l’esprit de sérieux. » (p. 12) C’est à l’art de vivre de commencements  en commencements qu’il nous invite : « Je refuse la fatigue de vivre. Je proscris le sentiment de déjà-vu ou de déjà-entendu. Je casse toute habitude. J’entends cultiver la fraîcheur, la saveur de la première fois, la naïveté éternelle. L’art m’y aide. Quand j’admire un tableau ou que j’écoute une musique, je deviens vierge, neuf, j’assiste à une épiphanie. L’aube scintille. » (p. 137)

Pour lui, « dans ce monde, ce ne sont pas les occasions de s’émerveiller qui manquent, mais les émerveillés. » (p. 120).
 

Bernard Ginisty – Chronique du15 mars 2017