Permanence du miracle – un concept devenu incertain

Un chrétien peut-il continuer à croire aux miraclex et l’Église à les proclamer ? Cette interrogation soulève une question préalable : quelle est la définition d’un miracle, quels critères permettent de le discerner ? De façon significative, on ne trouve pas de réponse formelle dans le Catéchisme de l’Église catholique publié en 1992. L’Index thématique mentionne six occurrences du terme, toujours liées aux miracles du Christ, mais aucune définition. Dérivé du latin miraculum « prodige, merveille, chose extraordinaire », son sens dans le langage ecclésiastique courant semble être un fait, qui ne s'expliquerait pas par des causes naturelles et qu'on attribuerait à une intervention divine. Or, tout phénomène dûment attesté à notre époque est un fait naturel, susceptible d’être incorporé dans la science, même s’il est rare, aléatoire, non reproductible.

Au premier siècle, lors de la rédaction des Évangiles, le miracle n’avait aucun statut par rapport à la science, puisque celle-ci n’était même pas concevable. Vingt siècles plus tard, le mot miracle se cherche donc une autre signification. Nos contemporains sont tellement peu sensibles au surnaturel que sa manifestation présumée par un miracle ne constitue pas une attestation de la foi, mais un embarras. Abordons la question par l’autre bout, celui de la recherche scientifique. La science est-elle capable d’accepter le concept de miracle ?

Un décalage historique

Les rédacteurs des évangiles habitaient un monde animiste. Dans cette représentation, tous les phénomènes, positifs ou négatifs, qui affectent notre bien-être, voire notre survie, procèdent d’une intention surnaturelle. Le monde possède un sens perpétuel, continu, déchiffrable d’action divine, polythéiste ou monothéiste.

Alors que tout événement procédait d’une impulsion divine ordinaire, celle-ci devenait exceptionnellement visible dans le miracle, parce que celui-ci était spectaculaire. Jésus dévoilait sa nature divine par des faits étonnants : changer l’eau en vin, marcher sur un lac, multiplier les pains. Le critère du miracle était le caractère spectaculaire, non la relation avec la science, inexistante à l’époque.

Aux XIIe et XIIIsiècles, les théologiens Abélard et Bacon eurent l’intuition de lois naturelles. Galilée et Newton au XVIIe siècle énoncèrent les premières « lois ». Que reste-t-il alors du miracle ? Antérieurement il s’agissait d’un phénomène spectaculaire, qui résultait néanmoins d’une origine banale, c’est-à-dire animiste. Aujourd’hui, même par l’intercession de saints, rien d’aussi surprenant ne se produit : les « miracles » invoqués dans de procès de canonisation sont des guérisons spectaculaires, qui peuvent entrer dans la catégorie normale des rémissions spontanées.

Survivance de l’animisme

La conversion au christianisme lors des premiers siècles procéda d’une évolution : le monothéisme émergea et continue d’émerger de l’animisme, du polythéisme et de la monolâtrie. La croyance au miracle se prolongea ainsi dans le christianisme. Cette tendance s’est poursuivie bien au-delà du Moyen Âge. Durant le Siècle des Lumières, Benjamin Franklin inventa en 1752 le paratonnerre. Il se trouva de bons esprits pour s’en offenser. La foudre n’était-elle pas une expression de la volonté divine afin de punir quelque mécréant ? Franklin fut obligé de s’excuser de son invention : « Si, pour nos péchés, il plaisait à Dieu de faire pleuvoir du feu sur nous, il ne faut pas compter que nos conducteurs puissent mettre nos maisons en sûreté contre un tel miracle. » Dans cette conception, le Dieu des chrétiens perpétuait l’œuvre punitive de Jupiter, dont la foudre était l’arme spécifique. L’action du paratonnerre serait suspendue dans ce cas.

Or cette interprétation animiste des phénomènes exceptionnels avait été cependant démentie dès le premier siècle. À l’époque de la prédication de Jésus de Nazareth, une tour s’était effondrée à Siloé en écrasant des victimes, ce qui fut interprété comme une punition. Dans l'Evangile de Luc, Jésus rassure ses disciples : « Ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour de Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » Un bâtiment s’effondre parce que les règles de la stabilité des constructions n’ont pas été respectées. Toute autre interprétation relève d’une croyance animiste, non chrétienne.

Aujourd’hui, une croyance rudimentaire au miracle persiste dans certaines Églises chrétiennes. Celui-ci répondrait à la prière d’intercession. Les protestants et les anglicans rejettent l'intercession des saints, qu'ils considèrent comme une survivance du polythéisme. En revanche, un procès de canonisation dans l’Église catholique doit encore être appuyé par deux miracles, qui auraient été obtenus par l'intercession du candidat. Dans cette conception, la Nature n’est plus manipulée continuellement par des esprits, mais elle l’est exceptionnellement par des saints. C’est un animisme à éclipse.

En opposition à cette conception archaïque, une formulation exemplaire de la prière d’intercession fut énoncée par Thérèse de Lisieux : « Toujours prier comme si l'action était inutile et agir comme si la prière était insuffisante. » Il ne s’agit donc pas de bannir la prière d’intercession, mais de la formuler dans une juste perspective, celle d’un travail du croyant sur lui-même et non de la manipulation magique de phénomènes extérieurs.

La création est le seul miracle, mais il est permanent

Le miracle doit prendre une nouvelle signification, moins évidente mais plus significative. Nos connaissances actuelles suscitent un réflexe d’admiration devant la merveille de la Nature elle-même, dans son fonctionnement ordinaire. Ainsi, le miracle ne devient plus l’exception qu’il ne peut être, mais la règle. Le miracle permanent est la Création en soi. Car si seule l’exception était admirable, cela signifierait que la règle n’en serait pas digne.

La croyance naïve au miracle ponctuel doit être délaissée ou dépassée, comme le furent les croyances du paganisme au premier siècle de notre ère. Le Dieu tout puissant, hérité de l’Ancien Testament, des mythologies païennes, de l’abstraction philosophique, s’efface lors de ce passage. Ce phénomène ne signifie pas la fin de la conviction, mais celle de son expression antérieure par des croyances. C’est passer du « croire que » au « croire en ». La chrétienté entre ainsi dans une nuit spirituelle, qui ne mesure pas l’abandon de la foi, mais sa purification des résidus du paganisme, de la survie de l’animisme dans le concept périmé du miracle ponctuel.

L’œuvre de création ne se situe pas dans un unique instant du passé lointain. Elle se déroule sous nos yeux. La Nature est le seul miracle. Si tout est un miracle authentique, rien n’est un miracle exceptionnel. Albert Einstein a défini cette nouvelle attitude. « Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle. »

Jacques Neirynck.

Professeur honoraire à l’École Polytechnique fédérale de Lausanne

Credit photo: 
dessin de Janine Michel, d'après une miniature du XVe
L'apôtre Jacques transporte un pèlerin et son compagnon mort en chemin (4e des 22 miracles cités par le Codex calixtinus, XIIe) dessin de Janine Michel, d'après une miniature du XVe

Commentaires

Louis MOLLARET

Bonsoir Jean-Pierre,

Cette phrase : < le savoir d'aujourd'hui, accessible au plus grand nombre et pas que sur les deux sujets évoqués ici, a rendu sans objet (inutile d'abolir ce qui n'a plus de sens!) l'essentiel des fondements de la théologie "classique". > appelle sans doute des nuances.

Le savoir est-il vraiment accessible " au plus grand nombre " ? Quel savoir ? Quel grand nombre de nos contemporains est-il, à ton avis, en mesure de comprendre ton commentaire ? 
Ta proposition de " ne pas abolir ce qui n'a plus de sens " serait compréhensible si cette perte de sens était connue, reconnue, par la majorité de ceux pour qui elle en a eu un. Nous vivons une époque de changements rapides dans laquelle, il est urgent, non pas d'abolir mais d'expliquer en termes nouveaux les fondements de la théologie classique.
A défaut ne faut-il pas craindre que le plus grand nombre ne range la théologie dans le placard des théories devenues inutiles.
Si c'est le fond de ta pensée, par quoi la remplacer ?
Cordialement
Louis