IVG : quand les idéologies priment sur la réalité vécue

Les débats autour de l’IVG m’insupportent. Ils révèlent un aveuglement – politiquement correct – sur la réalité de ce que vivent les femmes qui se posent la question d’un avortement. Pour moi la question est claire et comporte deux exigences de respect de la réalité vécue.

Primo. La loi Veil de 1975 de dépénalisation de l’avortement, était, comme l’avait souligné la ministre, une loi de santé publique. La loi antérieure punissait les avortées et les avorteurs [1]. En conséquences les femmes se débrouillaient (les fameuses aiguilles à tricoter) et mettaient leur vie en danger ou bien elles se rendaient à l’étranger [2]. La réalité c’est que l’avortement a toujours existé, quelle que soit la loi, il fallait donc l’encadrer. Il n’est pas question de revenir sur cette loi, quoi que l’on pense du fait d’avorter.

Secundo. Il est une autre réalité que Simone Veil avait également comprise : toute femme qui se pose la question d’un avortement traverse un moment difficile. C’est pourquoi la loi de 1975 prévoyait des entretiens préalables et des aides sociales pour aider les femmes en difficulté économique qui décidaient de garder leur enfant. Quant aux médecins qui ne voulaient pas pratiquer cet acte, ils pouvaient faire jouer la clause de conscience.

Des combats très durs

En fait, dans les années qui ont précédé et suivi la loi, les débats et les combats furent très durs, et très vite les idéologies des pour et des contre ont pris le dessus sur la réalité. Les contre extrémistes (souvent des intégristes catholiques) [3] se déchainèrent dans les années 80, se livrant à des violences verbales (« IVG = holocauste » ; « non au génocide intra uterin »…) et parfois physiques (prières dans les centres IVG, suivies d’expéditions punitives : blocage de l’accès au centre, destruction du matériel obstétrique, enchainement aux tables d’obstétrique…).

Les militants pour ripostèrent d’autant plus que la loi n’était pas facile à appliquer. Pour déculpabiliser les femmes, ils banalisèrent. Une série de lois fit entrer l’IVG dans les mœurs comme un acte banal et naturel : remboursement par la sécurité sociale, délais passés à 12 semaines, entretien préalable supprimé, possibilité de faire un avortement à domicile, pilule du lendemain disponible, possibilité pour les mineures de faire une IVG sans autorisation parentale, et enfin « délit d’entrave à l’IVG ».

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les avortements ne diminuent pas, malgré la contraception. Autour de 200 000 par an. Et ils concernent de plus en plus de très jeunes filles. L’IVG ne passe pas comme une lettre à la poste, ni concrètement ni moralement.

Concrètement, les médecins militants enthousiastes des débuts se sont lassés ou sont partis en retraite et les jeunes ne sont pas toujours enthousiastes pour cet acte ; des centres ferment ; des femmes laissent passer les délais.

Moralement, la réalité reste qu’être affronté à ce choix n’est jamais facile. Quoi qu’en disent les pour, nombre de femmes sont dans une détresse d’autant plus difficile qu’elles n’ont plus personne à qui parler (sauf les sites comme au féminin.com avortement) sur lesquels les femmes disent leur souffrance, leurs questions, parfois leur détresse et d’autres leur répondent dans une sorte d’entraide.

Quand l’idéologie prend le pas sur la réalité

Cette réalité du besoin des femmes de parler autour de cette décision et après est niée, dans une sorte de politiquement correct. On est pour ou contre et la nuance n’a pas sa place. J’en ai moi-même fait personnellement l’expérience après la parution d’un livre sur ce sujet [4]. On m’avait contactée pour une émission TV, pour connaître ma position. Je n’ai pas été recontactée, et j’ai compris pourquoi quand j’ai regardé l’émission : 2 femmes avaient été invitées, une militante inconditionnelle de l’IVG « droit » pour les femmes et une réac contre l’IVG.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres on aime opposer des camps extrémistes et la nuance embarrasse. La castagne, c’est beaucoup plus drôle ! Et la réalité des femmes, de leur vécu, qu’en fait-on ? Est-il inconcevable de ne pas brandir l’IVG comme une panacée et de ne pas en faire « une contraception comme une autre », tout en soutenant la nécessité de la loi ?

Est-il inconcevable d’admettre que les femmes – souvent plaquées par le géniteur – ont besoin de parler ? Pas pour les convaincre d’avorter ni pour essayer de les en dissuader. D’abord pour les écouter. C’est possible : j’ai rencontré des conseillères conjugales qui ont fait cela parfaitement. On fait des « cellules psychologiques » pour tout évènement traumatisant. Pour quoi pas en post IVG ? [5]

Tout cela n’est pas une question de morale, chrétienne ou pas. C’est une question d’humanité. Et je crains que notre époque ne maltraite l’humain, sur des tas de points (économie, écologie, terrorisme…). Certes il y a une loi morale de l’Église, mais comme l’ont rappelé le concile et tous les papes depuis : en dernier ressort la conscience est responsable de sa décision. Et comme le rappelle souvent le pape François, nous sommes tous « en chemin ».

 

Monique Hébrard

 

[1] Le code pénal de 1810 condamnait sévèrement les avorteuses et les femmes qui avaient avorté. Cette loi se durcit en 1942, l’avortement devenant un crime contre l’humanité et contre la race ; en 1943, 4055 femmes furent condamnées et Marie Louise Giraud fut guillotinée comme avorteuse.

[2] Le MLAC (mouvement pour la libéralisation de l’avortement) créé en 1973 organisait des cars vers les Pays Bas et la Grande Bretagne.

[3] SOS tout petits, La Trêve de Dieu. SOS maternité…

[4] Avortement, la parole confisquée. Monique Hébrard. DDB 2006.

[5] Le diocèse de Paris a eu la belle initiative d’AGAPA qui reçoit des femmes (et des hommes) qui ont du mal à se remettre de cet acte.

Credit photo: 
Rob C. Croes / Anefo (Nationaal Archief), via Wikimedia Commons