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Il reste du grain à moudre

Michel Rigaud

Voici, à l’usage de ses paroissiens, la réaction d’un prêtre des Yvelines sur l’exhortation apostolique Amoris Laetitia.

Nous savons que la théologie de l’Église a été enfantée dans la douleur au cours des cinq premiers siècles de notre ère. Cette théologie, à des nuances près, n’a pratiquement jamais été remise en cause, en dépit des fractures que connut l’institution ultérieurement et qui auraient pu être évitées si la politique n’avait pas pris le pas sur l’esprit évangélique.

Les quatre conciles de Latran ainsi que les conciles de la Contre-Réforme, celui de Trente notamment, ont élaboré ce que nous appelons aujourd’hui la doctrine traditionnelle de l’Église, selon les critères de la société patriarcale et de l’anthropologie biblique : l’Ancien Testament, la Genèse.... Cet édifice, couronné, verrouillé par le concile Vatican premier du nom, avec pour clé de voûte le dogme de l’infaillibilité pontificale, a neutralisé toute évolution, toute inculturation, toute porosité avec la société moderne héritée des Lumières. Le concile Vatican II, animé par de fortes personnalités qui, alors, enrichissaient l’Église de ma jeunesse, a entrebâillé la porte, vite refermée sous les pontificats de Jean Paul II et de Benoît XVI. Á cet égard, l’encyclique Humane vitae, dont nous savons maintenant qu’elle a été inspirée à Paul VI  par un certain Karol Woytila, est le symbole qui a présidé à la mise à l’écart de la modernité dans l’Église.

Comment, en effet, remettre en question une idéologie multiséculaire frappée du sceau de l’infaillibilité, retranchée derrière une muraille de traditions, pour faire place à un peu de miséricorde, c'est-à-dire un peu d’amour, de charité (« si vous n’avez pas l’amour… »), ? C’est le pari audacieux, pour ne pas dire impossible, tenté par le Pape François en prétendant inspirer  un peu d’humanité aux docteurs de la loi. Comment, par exemple, concilier le dogme de l’indissolubilité du mariage, tout en acceptant de reconnaître la réalité de couples nés de mariages rompus et pourtant réputés indissolubles, sans d’énormes contorsions intellectuelles ? Pour venir à bout de cette contradiction, le jésuite Jorge Bergoglio, en fin casuiste qu’il est, institue une sorte de principe de subsidiarité, consistant à examiner les choses au cas par cas, en conférant à la miséricorde une prééminence dans la hiérarchie de ce qui n’est pas négociable. Sur le principe, on peut dire que c’est une révolution et un coup de maître, mais, vous le savez, le diable est caché dans les détails et il faudra compter avec tous ceux qui disent habituellement « on ne lâche rien », cherchant indéfiniment les solutions pour demain dans celles d’avant-hier. Inversement, on peut penser que la parole de ceux qui n’en pensaient pas moins, s’en trouvera libérée.

L’accès aux sacrements des personnes en délicatesse avec le modèle matrimonial catholique est en effet une avancée, sous réserve de la jurisprudence qui va se constituer dans des évêchés de cultures et de traditions  très différentes et des combats d’arrière-garde qui ne manqueront pas d’être menés. Mais, outre le fait que ce chapitre n’est pas le seul parmi les questions qui fâchent, il est surprenant de constater à quel point il est difficile de s’écarter de solutions purement juridiques pour discerner l’amour du Christ et le faire entrer dans notre conception de la vie humaine. Car enfin, une personne, quel que soit son statut matrimonial, qui se présente devant la table de communion, frappe à la porte de l’éternité. Il serait surprenant qu’on la lui claque au nez. Ceux pour qui la foi, l’appartenance religieuse,  n’est plus qu’un souvenir d’enfance ou  un vague vernis culturel, voire même identitaire, se moquent éperdument des conditions d’accès aux sacrements. Notre saint Paul ne nous a-t-il pas enseigné qu’il suffisait d’avoir la foi pour être sauvé ?

Les grands absents de l’exhortation apostolique du pape François sont les homosexuels, hormis quelques paroles lénifiantes. Bien sûr, sur le thème de la fécondité, un couple homosexuel est fortement handicapé, mais pas davantage que les couples hétérosexuels qui ne peuvent pas avoir d’enfant. Je m’abstiendrai d’ironiser sur ceux qui font le choix du célibat et qui renoncent à fonder une famille. Ceux-là, pourraient m’objecter que la fécondité ne consiste pas uniquement à transmettre la vie. Michel-Ange, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, tous frappés par la malédiction biblique, ont-ils été inféconds ?

Et puis, je suis désolé, mais les méthodes naturelles de contraception n’existent pas. Il s’agit de méthodes pour avoir des enfants consistant à sérier au plus près la période d’ovulation des femmes. Seuls la pilule contraceptive et le stérilet sont des procédés efficaces, sans même parler du préservatif. Le pape aurait pu épargner à l’Église le ridicule d’affirmations aussi peu scientifiques, non dépourvues d’arrières pensées assez naïvement natalistes.

L’Église catholique s’inscrit dans un cycle qui est sans commune mesure avec la durée de la vie humaine. Aussi, l’espérance doit-elle se mesurer à cette aune. Prenons une avancée pour ce qu’elle est et remercions celui qui en est l’auteur et qui l’aura, non sans difficultés, imposée à ses pairs.  La révolution culturelle qui permettra à l’Évangile de s’enraciner dans l’humanité reste à faire. Pour cela, l’institution catholique devra abjurer sa phobie du sexe, sa misogynie, son homophobie et son dogmatisme.  Elle devra aussi considérer que l’Église n’est pas seulement la confrérie sacerdotale qui la conduit, mais aussi le peuple de Dieu, c'est-à-dire, tous ceux qui croient au Christ ressuscité et qui n’ont pas vocation à être traités comme des mineurs irresponsables. Enfin, la Révélation n’est pas un héritage figé et momifié, elle continue  de se développer à travers les sciences et les arts, dans tout ce qui concourt à réaliser la dimension divine de l’humanité. On voit bien qu’il reste beaucoup de grain à moudre.                               

Merci d’avoir eu la patience et l’indulgence de me lire jusqu’au bout.

 

Michel Rigaud

Commentaires
Jean Garnier

Merci et bravo pour ce commentaire. Je fais le souhait que beaucoup de prêtres et d’évêques s’en inspirent.

Claudine ONFRAY

"Et puis, je suis désolé, mais les méthodes naturelles de contraception n’existent pas. Il s’agit de méthodes pour avoir des enfants consistant à sérier au plus près la période d’ovulation des femmes. Seuls la pilule contraceptive et le stérilet sont des procédés efficaces, sans même parler du préservatif. Le pape aurait pu épargner à l’Église le ridicule d’affirmations aussi peu scientifiques, non dépourvues d’arrières pensées assez naïvement natalistes."

Oui que faut-il faire pour chasser du Vatican les incompétents ?
Si seulement ils pouvaient se taire sur bien des sujets qu'ils ne connaissent pas et ne plus exercer des pressions idéologiques pour mieux asseoir leur pouvoir .

Robert Van Reeth

Les clercs sont chargés de « remettre les péchés ».
Dans le cas des « péchés irrémissibles » – divorcés-remarié-e-s et homosexuel-le-s – c’est pourtant là une mission impossible.

Pour résoudre ces deux problèmes épineux, la hiérarchie charge tout le monde – clercs comme laïcs – d’« intégrer » les divorcés-remarié-e-s et les homosexuel-le-s « par la miséricorde » afin que plus personne ne se sente « condamné éternellement ».

Au lieu de supprimer une fois pour toutes la notion étrange de péché impardonnable, l’Exhortation apostolique se contente d’une demi-mesure (intégrer sans pardonner) or ne dit-on pas « qui n’a pas tout donné n’a rien donné ?
 

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