Identitaire n'est pas catholique. Le cri d’alerte d’Erwan Le Morhedec

Identitaire, le mauvais génie du christianisme, Éditions du Cerf, Janvier 2017, 158 pages, 14€

Le livre est tout petit, se lit sans peine, mais frappe fort pour dénoncer la profonde dérive identitaire qui a gagné la frange droitière des catholiques. Erwan Le Morhedec le dit sans ambages : identitaire n’est pas catholique. Tout sépare l’enseignement du Christ et de l’Église de cette contagion de la peur. L’auteur, blogueur bien connu sous le nom de Koz toujours, s’en prend à ceux qui se drapent, pour revendiquer leur identité, dans un catholicisme associé à la baguette, au saucisson et au verre de rouge. Il leur réplique : « Non les chrétiens ne sont pas menacés par l’immigration, non les sanctuaires mariaux ne définissent pas “notre patrieˮ, non, la revendication de crèches dans les mairies, des lieux aussi manifestement laïcs, ne rime à rien, sinon à rendre conflictuelle une situation qui ne l’était pas. »

Les responsables ? Ils sont divers. Le Salon Beige, qui va jusqu’à salir le père du petit Aylan, Civitas, mené par Alain Escada, « le Belge le plus attaché à l’identité française qu’il puisse se concevoir », Robert Ménard, maire de Béziers qui avoue sans honte sa haine de l’immigré prenant d’assaut « sa » cathédrale, Valeurs actuelles qui pétitionne pour protéger « nos églises et nos calvaires », l’abbé Beauvais, ancien curé de Saint Nicolas du Chardonnet qui défile en scandant : « Y’a bon Banania, y’a bon Taubira », le maire Front National de Hayange qui pose devant une crèche en cochonnailles, Marie et Joseph étant vêtus de jambon de Bayonne.

La thèse d’Erwan Le Morhedec est que ce mariage contre nature entre le christianisme et le mouvement identitaire est lié à l’échec de la Manif pour tous, occasion rêvée « de fournir un moment fondateur à toute une génération ». Beaucoup de chrétiens ont alors cru « qu’ils devaient adopter le comportement et les stratégies d’une minorité ». Fin 2013, ils ont succombé à une vieille tentation, celle d’hérésies anciennes, prolongée par Maurras, païen s’il en fut, mais adepte d’une « Église de l’ordre » qui jette au loin le « venin du Magnificat ». L’offre est venue de mouvements politiques tels le « Bloc identitaire » ou « Génération identitaire », plus ou moins affiliés à la Nouvelle Droite. Ces mouvements ont alors saisi l’opportunité de pénétrer certains milieux catholiques déçus et, sous couvert d’une conversion hâtive au christianisme, mais à un christianisme « viril », « solaire », inspiré de la mythologie nordique, ils ont réussi à rompre la digue qui tenait les catholiques à distance des partis d’extrême droite. Cette stratégie est ouvertement reconnue par le directeur de TV Libertés, Arnaud Soyez : « Cette conjonction nous est apparue comme une lame de fond qu’il est possible de récupérer et d’encadrer. En d’autres termes, d’un point de vue marketing, il y avait là une fenêtre de tir sur laquelle on pouvait surfer. Notre objectif était que la génération Manif pour tous se retrouve chez nous ». Dans le bar de Lille, Citadelle, « réservé aux Blancs », sur les sites Nouvelles de France et Salon Beige, dans l’association SOS chrétiens d’Orient, fleurissent des amalgames trompeurs, le tout étant relayé par les propos de Marion Maréchal-Le Pen qui prône la convergence entre les catholiques et les identitaires. Toute cette stratégie, Erwan Le Morhedec la dénonce vigoureusement, et c’est tant mieux.

Si l’analyse est fine et la dénonciation convaincue, elle omet cependant de chercher plus profond les causes de l’échec de la Manif pour tous. Comment se fait-il que l’épiscopat français n’ait pas, à ce moment, écouté la voix de la modération et ait choisi une mobilisation tous azimuts contre le mariage homosexuel ? Chauffés à blanc, les opposants au Mariage pour tous ne pouvaient que chercher des exutoires à ce prévisible échec. La première à voir le piège, la CCBF avait, dès le 15 août 2012, rappelé que plus de 40% des Français étaient favorables au mariage homosexuel et dénoncé la prise en otage des catholiques français. Bien trop vite, bien trop fort, l’épiscopat a crié à l’incompatibilité de rhésus entre le christianisme et l’homosexualité, soutenu par un pape qui avait préalablement diabolisé les études de genre. En ces temps d’aveuglement, le denier du culte a financé les cars se rendant à la Manif pour tous, et des jeunes gens « identitaires » ont donné le Corps du Christ habillés de tee shirts de la Manif... Est-ce ainsi que les évêques se sont acquittés de leur devoir premier, celui de garantir la communion ? Et aujourd’hui encore, n’est-il pas surprenant que la dénonciation des dérives païennes maurassiennes vienne d’un Jean-Claude Guillebaud plutôt que de l’ensemble du corps épiscopal ?

Ces questions non posées en font venir une autre : comment se fait-il que l’on n’ait pas vu venir le péril identitaire, malgré les dénonciations très fermes faites par les évêques des années 90 envers le Front National ? Mais cette génération d’évêques courageux était déjà en voie d’être remplacée par Jean-Paul II et Benoît XVI. C’est donc aussi la conséquence d’une politique vaticane qui se paie aujourd’hui dans l’Église catholique de France. Il y aurait beaucoup à dire...

Ce silence n’empêche pas le lecteur de faire son miel des deux derniers chapitres du livre. L’auteur construit, un peu comme une confession de sa foi, les raisons pour lesquelles il sait que la « fracturation identitaire » est, non seulement contraire au christianisme, mais véritablement suicidaire. Sa parole est convaincante : « La légitimité des chrétiens n’est pas à rechercher dans le mal qu’on leur fait. Elle doit provenir du bien qu’ils font à leur prochain, à l’humanité et à la communauté nationale ». Minorité « créative » plutôt que « réactive ». L’auteur questionne encore : « Quel sens a la foi si elle relève strictement de mon identité, une identité reçue, non choisie et incontournable ? » Et comment continuer à demander la liberté religieuse quand on assigne une identité ? L’identitarisme, dit-il, calcifie la personne, il suppose une société statique, et il fractionne le corps social. Certes, la question de l’identité chrétienne est légitime, mais elle est seconde. L’identité est dans l’ouverture, le mouvement, la présence dans la cité, afin d’unir et non de diviser. En rappelant les propos du pape François, l’auteur insiste sur l’esprit de service qui doit animer le chrétien, dans le respect de ses racines, qui sont l’une de ses richesses. Il y a aujourd’hui à redevenir une force de proposition, subversive par rapport à certaines gangrènes du monde : annonce du Royaume, réappropriation d’une parole prophétique, rencontre avec l’autre... En somme, il est temps de faire résonner l’espérance. Propos que la Conférence des baptisé-e-s salue, car ils rejoignent ses orientations.

Anne Soupa