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Giorgio La Pira, un mystique en politique

Anne SOUPA

Giorgio La Pira, un mystique en politique, par Agnès Brot
Desclée de Brouwer, décembre 2016

Fascinant personnage que Giorgio La Pira ! Je suis entrée en courant dans la biographie de cet homme peu commun dont la vie offre un tracé si net, si harmonieux, oserai-je dire, qu’il raffermit les consciences divisées. Giorgio La Pira, né en 1904, est un enfant pauvre de Sicile poussé vers le savoir par des prêtres enseignants, comptabilité d’abord – un métier assuré – puis le droit, avec un penchant marqué pour le droit romain dont il admirera la rigueur et la beauté. À 22 ans il vit une conversion forte dans la cathédrale de Messine, le jour de Pâques, se mettant ainsi à distance d’une famille peu concernée par les questions religieuses. Bientôt devenu citoyen de Florence, ville dont la beauté le fascinera toute sa vie, il acquiert rapidement ses galons de professeur de droit romain.

Dans le même temps, ce jeune homme qui mûrit très vite « prend ses marques » dans l’orientation de sa vie. Il entre dans une fraternité laïque dominicaine. Il en gardera un signe extérieur : il portera des chaussettes blanches, chaque jour que Dieu fait ! Affable, toujours souriant, d’un dynamisme rare, il se lie avec les milieux d’étudiants catholiques, alors animés par la figure charismatique de leur aumônier, le père Rafaele Bensi, qui deviendra son ami jusqu’à sa mort. Il rencontre aussi le franciscain Agostino Gemelli, recteur de l’université catholique de Milan, et s’engage dans son association de laics. Séduit par la spiritualité franciscaine, il devient – aussi ! – tertiaire franciscain. Cette double appartenance définit à la fois son appétit intellectuel et la prédilection pour les pauvres. La Pira admire saint Thomas pour son alliance de la foi et de la raison. Avec beaucoup de jeunes rencontrés à la FUCI (Fédération universitaire catholique italienne) dont l’aumônier est… Giovanni Battista Montini, futur pape Paul VI, il est, comme beaucoup de futurs dirigeants de la Démocratie chrétienne, séduit par la pensée de Jacques Maritain, ce thomiste des temps modernes. Il se lie aussi avec son archevêque, le cardinal Dalla Costa, qui l’initie à la lecture de la Bible. La Pira ira alors répétant que la Bible explique toute l’histoire du monde… En 1934, il fonde la messe pour les pauvres dans une église de Florence. Mais La Pira ne se contente pas de faire célébrer une messe : il est avec les pauvres, les écoutant, adossé au banc de communion, confiant à leur prière toutes les causes qui lui sont chères et partageant avec eux tout son bien, au point qu’on donnera à cette communauté le nom de République de Saint-Procule. Il est aussi avec les religieuses cloitrées auxquelles il demandera leur prière jusqu’à sa mort. La même année, cet homme qui n’avait plus d’argent deux jours après avoir reçu son salaire de professeur, d’allure si peu bourgeoise qu’on lui faisait l’aumône dans la rue, installe son domicile auprès de ses frères dominicains, au couvent San Marco (cellule n° 6, avis aux visiteurs !). Plus tard, il vivra dans une chambre de clinique, puis dans un foyer de jeunes…

Quand arrive le fascisme, suivant son cardinal qui fait fermer les portes de son archevêché le jour où Florence pavoise pour accueillir le Duce et Hitler (mai 1938), il crée la revue Principi – première résistance catholique écrite – bientôt interdite. Pendant la guerre, il fréquente les intellectuels catholiques milanais, Giuseppe Dossetti, Amintore Fanfani, tous soutenus par Mgr Montini, et ensemble, ils réfléchissent à la refondation future de l’État. Au cours d’une retraite, le petit groupe rédige le Code social de Camaldule, équivalent des écrits du Conseil National de la Résistance en France, avec comme principes directeurs la justice sociale et la garantie des libertés. En 1943, après l’entrée des Allemands à Florence, La Pira devra fuir et se cacher, d’abord dans la maison d’une famille amie, puis au Vatican, chez Mgr Montini lui-même. 

Son retour à Florence en août 44 marque le début de sa carrière politique. Élu député de Florence à la Constituante, il vit avec ses amis de guerre, auquel s’adjoint Aldo Moro, dans une communauté qui resta toujours très soudée. Sans l’avoir beaucoup cherché, il devient bientôt maire de la ville, en 1951. Fidèle à lui-même, il reste dans une totale indifférence aux honneurs, à l’argent et au pouvoir, répétant qu’il « faut entrer en politique avec deux sous et en sortir avec un seul »…

L’une des premières tâches de son mandat de maire fut le logement. Au grand dam des milieux établis, il réquisitionne des logements et les nécessiteux de la ville occupent les belles villas des collines florentines. Puis il se bat jusqu’au succès pour trouver un repreneur à une usine menacée de fermeture. Les 2000 employés gardèrent leur travail. Il fut réélu, mais bientôt mis en minorité, il démissionna ; puis revint, puis fut de nouveau député. La grande cause qu’il défendit jusqu’à la fin de sa vie fut la paix. Ce fut le premier homme politique italien et peut-être même européen à être reçu par Khrouchtchev, qui admirait sa franchise et sa foi. En 1965, avant tout le monde, il alla voir Ho Chi Minh pour négocier la paix. Il mourut en 1977, unanimement appelé le syndaco santo (le maire saint). Son procès en béatification est ouvert depuis 1986.

Si Agnès Brot décrit avec beaucoup de talent et de clarté les grands axes de la spiritualité de La Pira, en évitant bien le risque d’une hagiographie trop sucrée, elle entre peu dans les conflits qui l’opposèrent aux classes politiques traditionnelles. Pourquoi a-t-il été mis en minorité sur son budget ? Par quelles catégories d’opposants ? Sur quels arguments ? Luttait-il contre les grands groupes industriels ou financiers ? A-t-il fait peur ? Lui a-t-on reproché une identité catholique trop affirmée ? Ce qu’un Italien pouvait faire, un Français marqué par la laïcité l’aurait-il pu ? Ses détracteurs étaient- ils jaloux ? On aurait aimé creuser ce débat, indispensable au chrétien qui veut s’investir en politique, d’autant plus que les problèmes du temps restent les nôtres : grande pauvreté, deshumanisation, culture du rejet… Les choix de La Pira n’en sont que plus provocants : indifférence à l’argent, au pouvoir, souci constant de la paix, surtout dans l’espace méditerranéen, affirmation du rôle pacifiant de la beauté et d’une ville qui humanise… La Pira est un modèle de laïc engagé, qui, selon sa formule, savait « mettre la main à la charrue ». Une très belle figure qui suit longtemps celui qui s’en est un peu approché.
 

Anne Soupa

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