Décadence spirituelle ou mutation technique ?

Décadence spirituelle ou mutation technique ?

par Jacques Neirynck

Sommes-nous entrés en décadence spirituelle ? Les indices ne manquent pas. La mondialisation retire à l’Europe son privilège de novateur principal, de puissance mondiale et de centre de la culture, tandis que des entreprises de pointe se délocalisent sur d’autres continents. Le chômage des jeunes est une plaie sans remède. La fiscalité s’alourdit sur les classes moyennes, tandis que les plus riches y échappent. Les pollutions de toutes natures augmentent. La drogue, la pornographie, l’incivilité deviennent banales. Les religions perdent leurs fidèles à un rythme tel que l’on se demande ce qu’il en restera dans un siècle.

Tous ces signes reproduisent dans le détail ce qui s’est passé lors de l’écroulement de l’empire romain voici quinze siècles : l’armée, le droit, la religion officielle, l’administration, les privilèges des citoyens, tout ce qui avait fait sa force était devenu sa faiblesse.  Et tout comme à l’époque, l’Europe est menacée maintenant par une immigration massive, irrésistible, insupportable de peuples étrangers. Un thème porteur des campagnes électorales est le « risque » d’islamisation de l’Europe.

Le désenchantement du monde occidental a atteint le point où notre système politique, la démocratie parlementaire, est remis en question, par des partis, dits populistes, qui surgissent un peu partout avec des obsessions communes : rejet des institutions internationales ; politique économique ultralibérale ; réduction des prestations d’assistance sociale ; vision conservatrice du mariage et de la famille ; dans le pire des cas, xénophobie, racisme et intolérance religieuse au nom de « l’identité judéo-chrétienne ».

Que s’est-il passé ? Pourquoi cet effondrement de notre civilisation, de nos valeurs, de nos traditions, de notre fécondité ? Deux écrivains s’en sont préoccupés : Houellebecq avec son toman Soumission, mettant en scène l’islamisation forcée de la France, Onfray avec son essai Décadence qui énumère les symptômes d’affaissement de la civilisation judéo-chrétienne. L’angoisse est devenue palpable au point de susciter des succès de librairie. Dans le roman de Houellebecq, écrivain pessimiste par nature, l’Islam envahit la France par manque de résistance populaire et complicité des élites. C’est une capitulation de l’Occident devant une culture extérieure qui possède le dynamisme face à une société décadente. Dans l’essai d’Onfray, la décadence a une cause interne : les contradictions de la civilisation judéo-chrétienne et, en particulier, le césaro-papisme des siècles antérieurs, la collusion entre religion et pouvoir, qui l’a faussée dès le départ. Les deux analyses concordent sur un diagnostic : la crise est spirituelle. Il n’y a plus d’idéal, de transcendance, de rêve. Le langage mythologique, ésotérique, poétique de la tradition religieuse pour exprimer l’ineffable n’est plus compris.

Pour analyser ce malaise de civilisation, il faut aller à son origine. C’est le développement de la science qui engendre les techniques de pointe. Celles-ci bouleversent l’économie sur un plan mondial ; modifient le rapport du pouvoir politique aux entreprises ; tarissent la culture ; défont les croyances ; confortent la médecine avec les problèmes résultants du vieillissement de la population,

Est-ce qu’il existerait des connaissances dangereuses (nucléaire, génétique, informatique) par leurs applications possibles ? Est-ce qu’il ne faudrait pas accompagner ou précéder le développement des sciences naturelles et médicales par une réflexion éthique (mais laquelle ?), par un approfondissement spirituel (provenant de quelle source ?), par une pause délibérée c’est-à-dire la stagnation (mais sera-t-elle mondiale ?) ? En résumé, est-ce que la science serait contraire à toute spiritualité ?

En réalité, le mobile du chercheur ne se situe pas dans la possession de la vérité, mais dans sa recherche elle-même. Le chercheur est donc semblable à un voyageur perpétuel, qui trouve son bonheur dans le fait d’errer, dans les deux sens du terme : il se déplace sans cesse sans bien savoir où il va, en sachant au plus profond de lui-même qu’il ne trouvera jamais de repos ; chaque fois qu’il découvre quelque chose, il sait que sa découverte n’est qu’une approximation d’une vérité impossible à capturer complètement.

Le chercheur pratique donc un désintéressement intellectuel selon cette affirmation de Maurice Zundel :

« Le savant progresse en acceptant, avec bonheur, les rectifications, qui le supposent capable d'errer et d'être encore dehors, pour accéder, par un dépouillement toujours plus silencieux, à cette vérité inépuisable qui l'aimante. »

Cette citation décrit la psychologie la plus intime du chercheur, qui est toujours tributaire de la réalité expérimentale et qui est ramené durement à la vérité par cette ascèse en laboratoire. Il doit continuellement lutter contre ses préjugés. Il doit se guérir de son moi.

Dès lors se pose une question surprenante, qui prend le contrepied de notre point de départ. La recherche en soi n’est-elle pas une obligation spirituelle ? Loin d’outrepasser des bornes sacrées en interrogeant la Nature, ne sommes-nous pas tenu de le faire ? Dans la palette des expériences humaines, la science constitue pour Zundel, avec l'art et la prière, une voie privilégiée pour la construction de l'homme :

« La science est une forme de vie spirituelle. C'est pourquoi elle dépasse infiniment les résultats utiles qui peuvent en découler. Ses visées sont tout intérieures, ses succès se mesurent à l'enrichissement de la pensée. Elle s'achève dans le silence et se consume dans la solitude. »

L'individu ne peut se libérer de ses déterminismes biologiques, sociaux, culturels qu'en s'ouvrant au don de soi. La science ou plus exactement les sciences naturelles peuvent opérer cette catharsis que nous attribuons plus volontiers à la prière ou à l'art. L’effort surhumain de la recherche repose sur une confiance fondamentale dans le Créateur. Car au fil des siècles, nous déchiffrons de mieux en mieux son écriture. Tel est le dessein de la Nature : nous devons courir le risque de nous améliorer sans cesse sur tous les plans tandis que la science constitue un moyen parmi les autres pour y arriver.

Jacques Neirynck

Credit photo: 
CNRS