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La crise du clergé, une chance pour tous

Pierre RIOUFFRAIT
Évêque et prêtres
CCBF


Chaque crise nous offre la possibilité de grandir et de mieux servir. Analysée et pensée depuis l’Équateur et l’Amérique latine, la crise actuelle de l’Église, qui appelle à un profond renouvellement, n’est-elle pas une chance à saisir pour construire une Église plus fidèle à l’Évangile de Jésus ?

Les récents scandales dans l'Église latino-américaine exigent une révision de l’identité du clergé. La démission des évêques chiliens il y a quelques mois, les révélations, il y a quelques années, autour du Père Maciel au Mexique, le fondateur de l'institut sacerdotal « Les soldats du Christ », et le fossé qui se creuse entre le clergé et les laïcs demandent que nous réfléchissions à une nouvelle structuration du Peuple de Dieu dans notre Église catholique.

1. "Les signes des temps"

Plusieurs situations remettent en cause la structure ecclésiale actuelle.

  1. La démission des évêques chiliens. Les scandales de la pédophilie des prêtres et sa dissimulation de la part des évêques ont été mis en lumière lors la visite du pape François au Chili. L'ampleur de ces situations dans différentes parties du monde montrent qu’elles sont en grande partie les conséquences des nominations épiscopales de prêtres totalement soumis au Vatican et obéissant aveuglément à ses directives.
  2. Le célibat sacerdotal. Depuis le Concile Vatican II (1962-1965), de partout viennent des demandes insistantes sur la nécessité de revoir l'obligation du célibat sacerdotal. Cela a obligé le préfet de la Doctrine de la foi à Rome à affirmer que "le célibat sacerdotal n'était pas un dogme"... Malheureusement il en est resté là.
  3. Le diaconat réservé aux hommes. Face au déclin continu du clergé, les ordinations d’hommes mariés comme diacres se sont multipliées. La réalité montre qu'ils font au rabais les tâches sacerdotales, mais cela ne résout pas les problèmes. L'organisation ecclésiale n'est pas conçue à partir de la notion du Peuple de Dieu, systématiquement niée du synode de Rome en 1985, mais seulement à partir de la hiérarchie.
  4. La marginalisation des femmes. Depuis presque toujours, la structure ecclésiale marginalise les femmes. Cela d'une part les empêche de participer à la prise de décision et d'autre part leur enlève la possibilité d'accéder au ministère sacerdotal. Celui-ci est devenu un pouvoir sacré et patriarcal, contraire aux choix de Jésus et des premières communautés chrétiennes.

Conclusion. L’actuelle structure cléricale est dans une impasse à tous les niveaux : prêtres, évêques et papauté, malgré les nouvelles propositions et pratiques qui se présentent de partout.

2. Réflexions théologiques et bibliques

Depuis plusieurs décennies apparaissent dans tous les continents des écrits et des pratiques qui nous font penser à la nécessité de conformer une autre façon d'être l’Église plus fidèle au projet de Jésus et au modèle des communautés primitives.

a) La rupture constantinienne

À l'époque des empereurs romains du IIIe siècle, Constantin et Théodose, le christianisme changea la structure ecclésiale et l'identité sacerdotale pour devenir la religion officielle de l'empire.

  • Il est de plus en plus évident que Jésus n'est pas venu pour fonder une Église ni une nouvelle religion, mais pour inaugurer un Mouvement pour le Royaume, c'est-à-dire, une fraternité universelle au nom de Dieu ;
  • Jésus était un laïc et non un prêtre. Pour cette raison, la dimension sacerdotale dans tout le Nouveau Testament n'est prise que dans son sens collectif et non individuel : "Vous êtes un peuple sacerdotal." « Le baptême précède et dépasse l’ordination » dit le pape François ;
  • Il est de plus en plus clair que l'invitation de Jésus à « faire mémoire » de la dernière cène s'adresse à la communauté des disciples et n'est pas une ordination sacerdotale des apôtres.

Il se peut que la transformation du mouvement de Jésus pour le Royaume en l'Église et en religion officielle de l'Empire romain ait été la seule solution trouvée par les évêques de cette époque ; la réalité est qu'ils sont revenus aux pratiques de l'Ancien Testament. L'Église devient "le Temple juif", le rôle sacerdotal un sacerdoce juif et la fraction du pain un culte sacrificiel, réalités totalement étrangères à l'exemple et à la pratique de Jésus. Par sa mort qui fut un assassinat, Jésus s’est rendu solidaire de tous ceux qui sont torturés et condamnés à mort injustement tant par les pouvoirs politiques que religieux.

b) Conséquences négatives de la rupture constantinienne
  • La séparation "clergé-laïc". Les disciples de Jésus ont cessé d'être de petites communautés de frères et sœurs égaux pour devenir une masse de croyants, parce que les empereurs ont obligé tout le monde à se baptiser. Une minorité a décidé de commander et la majorité a dû obéir ;
  • L’opposition « profane-sacré ». Le prêtre devint « l'homme du sacré », le « pont avec la divinité », la « personne séparée » du reste des baptisés. Il a oublié que Jésus avait détruit dans son incarnation la séparation entre le profane et le sacré, dont le signe avait été la rupture, au moment de sa mort, du rideau du temple. Quand nous sommes 2 ou 3 réunis au nom de Jésus, il est « au milieu de nous » ;
  • La « fraction du pain » et le partage fraternel sont devenus le Saint Sacrifice de la messe, ce qui supprime le don de sa vie pour le Royaume en solidarité avec tous les torturés et tués injustement. On oublie ce que nous étions et devons être, un Peuple de Dieu fraternel et égalitaire, une offrande agréable à Dieu, le seul culte que nous devons lui rendre individuellement et collectivement.

Devant cette situation de soumission au pouvoir romain tout puissant, parmi les laïcs, c’est la femme qui subit la plus grande marginalisation. De plus le clergé a élevé la fonction sacerdotale au niveau de sacrement. Tout cela se fonde sur le droit canon, héritier du droit romain, et sur le catéchisme catholique, héritier de cette organisation ecclésiale pyramidale.

c) Nouvelles pratiques ecclésiales

Tout ce qui précède est écrit et approfondi depuis le Concile et même avant, sur tous les continents. D’autre part tout cela a commencé à se vivre dans beaucoup d’endroits.

  • De plus en plus de femmes théologiennes nous font découvrir non seulement les nouvelles dimensions de la Bible et de la théologie, mais nous révèlent plus concrètement l'essentiel de la foi chrétienne, de l'identité ecclésiale et de la manière de suivre Jésus ;
  • Les Communautés ecclésiales (CEBs) sont « le premier noyau ecclésial » qui révèle qu'est possible, nécessaire et urgente une nouvelle façon d'être Église, avec une plus grande fidélité à l'Évangile de Jésus, comme l’écrivirent les évêques latino-américains dans le document d'Aparecida (Brésil, 2007). Celui-ci confirme les CEBs : elles sont, en fidélité au baptême, un peuple prophétique, sacerdotal et royal. Pour les CEBs, l’Eucharistie est à nouveau l’offrande de leur fraternité et de leur martyre ; le prêtre qui préside est un de plus parmi tous les autres, "venu non pour être servi mais pour servir" ;
  • Beaucoup d'autres groupes, tels que ceux de l'Action catholique bien avant les CEBs, vivent ces mêmes réalités, signes actuels du christianisme que Jésus voulait et qu’ont créés les premières communautés chrétiennes. Depuis 50 ans, la théologie de la libération nous a apporté des réflexions renouvelées et encourageantes sur cette nouvelle façon d'être la Communauté du Royaume, dont a besoin de notre temps.

3. En fidélité au Royaume

Le pape Paul VI, bientôt reconnu bienheureux, a écrit en 1975 dans son encyclique L’annonce de l’Evangile : « Le Royaume est l’unique absolu ; le reste est relatif. » C’est à cet « unique absolu » que nous devons revenir pour le bien de l'Église, la conversion du clergé, le service à l'humanité, la fidélité à Jésus et la gloire de Dieu.

  • La démission des évêques chiliens ouvre la possibilité aux chrétiens de confirmer et d'élire leurs évêques ;
  • Le Synode sur l'Amazone peut être l'occasion de confirmer le sacerdoce baptismal des laïcs, la présidence de l'Eucharistie par des laïcs et non exclusivement par des hommes célibataires, sinon par les dirigeants des communautés chrétiennes, hommes et femmes indistinctement ;
  • Le pape François sera-t-il capable de réviser le nombre de sacrements ? Les premières communautés n'avaient que le baptême et la fraction de pain comme signes fondateurs. Cela nous fait voir que l'Évangile de Jésus doit remplacer définitivement le droit canon et le catéchisme catholique, vestiges de siècles dépassés ;
  • L'option pour les pauvres, signe distinctif de Jésus, de ses disciples hier et d'aujourd'hui nous oblige à actualiser, d'abord et dans nos vies, nos communautés, nos engagements, nos églises et notre société, ce qui est « le seul absolu » : le royaume selon Jésus. Il n'y a pas de temps à perdre : commençons à vivre ce qui viendra dans sa plénitude : le royaume et le reste viendra de soi-même.

Chaque crise nous offre la possibilité de grandir et de mieux servir. La crise actuelle concerne le renouvellement de toute l’Église. C'est ce que Jésus nous demande ; c’est ce que l’humanité exige de chacun d’entre nous, pour que nous puissions avoir « la vie et la vie en abondance ».


Pierre Riouffrait – Équateur, août 2018.

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