Coopération ou colonisation ?

En août 1969, nous étions une douzaine de jeunes femmes à nous préparer pour partir en Afrique comme missionnaires laïques. Durant ce stage, on nous rapporte une phrase de Dom Helder Camara : « Jeunes [occidentaux], restez chez vous ! » Incompréhension totale. Et me voici partie 2 ans, au Tchad, pour donner de mon temps, de ma personne, pour aimer les Africains. Pour communiquer mon savoir, ma vérité, ma religion... Bref, dans un esprit colonialiste ! J'avais été bien formatée, c'était l'état d'esprit environnant. Comment aurais-je pu comprendre l’injonction de Dom Helder Camara ? Mais le Tchad nous a dit la même chose en changeant le nom de sa capitale, devenue en 1973 Djamena – « on se repose » : une manière polie de dire « Foutez-nous la paix ! ».
Cette expérience m'a ouvert les yeux, m'a transformée et je pense que c'eût été dommage de rester chez moi. Je veux faire partager ce que j’ai appris : nous ne sommes pas supérieurs aux autres, nous ne possédons pas la Vérité... À peine rentrée, je tombe sur un texte d'un cardinal, vantant nos valeurs occidentales à transmettre aux autres continents. Aussitôt je lui écris que nous avions surtout à découvrir ce que les autres pays peuvent nous transmettre. Il m'a répondu sa surprise. C'était la première fois qu'il recevait un message allant en ce sens ! Oui, dans ce beau pays de France, nous avons été formaté.es dans un état d'esprit colonialiste ! Et nos racines chrétiennes ne nous ont pas fait comprendre que ce n'était pas dans l'esprit de l'Évangile !
Durant des siècles et des siècles, nous avons colonisé. Nos soldats, accompagnés de pères missionnaires, ont envahi des terres d'Afrique, d'Amérique, des îles... Nous nous sommes imposés à eux. Déstructurant leurs modes de vie sociétales, civiles ou religieuses, nous avons imposé nos lois, nos façons d'agir. Nous avons pris les terres, tracé d’autorité des frontières, établies par des marchandages entre différents pays d'Occident, au mépris des autochtones ! Nous avons vidé la force vive des pays ; nous avons épuisé leurs sols par l’introduction de certaines cultures intensives, et cela diminuait d'autant les surfaces cultivables nécessaires pour leur propre nourriture. Nous avons pillé leurs richesses minières. Depuis, nous leur importons nos déchets radioactifs ou fortement infectieux... Nous leur avons aussi apporté nos surplus de nourriture, déstructurant toujours plus l'économie du pays.
Honte à nous !
Mais, enfin, ne leur avons-nous pas apporté le progrès ? Ou la Bonne Nouvelle de notre religion ?
Honte à nous ! Maintenant, ces habitants fuient leur pays par millions et nous les laissons mourir en mer, nous refusons de les recevoir. Nous construisons des murs de 6 m de haut, des barrières de barbelés ! Et pourtant, ces personnes passent en masse et nous les refoulons, nous construisons des centres de rétention (des prisons puisque... sans liberté). Dans notre France, pays des libertés, on a même créé un délit de solidarité ! Oui, honte à nous !
Honte à nous, lorsqu'on pense comment nous avions été accueilli.e.s chez eux !
Même vivant dans la plus grande pauvreté, ils nous offraient le thé ou un plat de couscous ou autre. Comme l'accueil des 3 étrangers fait par Abraham !
Où sont nos racines chrétiennes ? « J'étais un étranger et vous m'avez accueilli. »
Mais peut-on se vanter de nos racines chrétiennes si elles sont des coquilles vides ? Ont-elles un rapport avec nos vies ? « J'étais un étranger et vous m'avez accueilli », c'est pourtant la pierre angulaire sur laquelle devrait être bâtie notre vie de chrétien.ne !
Et Brassens chantait : « Et si les chrétiens du pays, sans vergogne, jugent que [...], ça laisse à penser que pour eux, sans vergogne, l’Évangile c'est de l'hébreu. »
Devant cette présence d'étrangers, nous entendons s’édicter un nouveau principe : lorsqu'on arrive dans un pays, on doit accepter de vivre selon les lois et les coutumes du pays. Bien sûr, c'est ce que nous n'avons pas fait durant des siècles ! Et c'est ce que nous continuons à ne pas faire, aujourd'hui ! Dernier exemple, Marine Le Pen qui refuse de mettre un voile pour rencontrer le grand mufti à Beyrouth et qui s'estime dans son bon droit. C'est pourtant la loi de ce pays ! Et nous crions au scandale lorsqu'un représentant de l'état d'Israël refuse de serrer la main à une de nos ministres qui arrive dans son pays !
Serait-ce toujours aux autres de s'adapter à nous ?
Alors, si on commençait à respecter l'autre, les autres, si l'on n'imposait pas à l'autre notre façon de penser, si on commençait à accepter nos différences, si on commençait à rencontrer l'autre… Ce sont ces rencontres qui peuvent nous enrichir mutuellement. Et si nous ne foulions pas nos signatures, notamment celle de la déclaration universelle des droits humains : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions. »
Je crois en l'utopie qui me pousse à dire que la France peut accueillir tout le monde ! Utopie puisque, évidemment, il n’est pas pensable de rassembler toute l’humanité en un seul lieu, mais cette utopie peut aider pour trouver plein de solutions pour accueillir et je crois que nous serions grandement surpris.es de découvrir toutes ces possibilités.  A revoir ?
Et si nous découvrions la richesse de cet accueil !

Alice Damay-Gouin