Les Béatitudes, tout un programme !

Pour certains, comme Luther à la suite de saint Paul, la barre avec ce programme est si haut placée que l’objectif fixé est inatteignable. Dès lors, nous n’avons plus, convaincus que nous sommes de notre irrémédiable faiblesse, qu’à attendre le salut de Dieu, dans la gratuité totale de sa grâce. Une autre lecture, courante chez les catholiques, juge qu’un tel programme n’est pas à exiger de tous mais de ceux-là seuls qui ont choisi de s’engager dans la vie religieuse ou monastique. Pour les autres, les « laïcs », bien des bémols et des sourdines peuvent être mis. Mais c’est à une troisième lecture en perspective des Béatitudes que nous invite Xavier Charpe, qui reconnaît devoir beaucoup à Dietrich Bonhoeffer.

Le sujet des Béatitudes, c’est le Christ. Il est celui qui leur donne sens et il est celui qui les réalise. Voilà qui change tout ; quelqu’un, avant nous et devant nous, a porté à leur réalisation ces Béatitudes que nous recevons à notre tour comme un appel, comme un ordre de marche, ou plutôt comme une mise en marche. Le « pauvre » radical en esprit, qui s’est tenu dans la pauvreté absolue devant son Père et qui s’est avance désarmé vers nous, c’est Christ ; « l’assoiffé de justice », se tenant sous la douce volonté de Dieu, tendu vers le dévoilement du vrai visage de son Père, centré complètement sur l’annonce de la Bonne Nouvelle, c’est lui ; « le doux », celui qui a rejeté et dynamité la violence, en ne répondant pas à la violence par la violence, celui qui a posé un regard bienveillant sur tous ceux dont il croisait la route, ses disciples mais aussi tous les autres et nous aujourd’hui, c’est lui ; « le miséricordieux » qui s’est solidarisé complètement avec nous et nous a apporté la solidarité de Dieu et sa miséricorde, c’est lui ; « le constructeur de paix », qui nous apporte la paix de Dieu, parce qu’il ouvre pour nous un chemin de vérité et de libération, c’est lui ; « le pur », au sens de la pureté qui vient du cœur et qui exprime la relation pure à nos frères, c’est lui ; lui dont le regard est « simple » et met tout notre corps dans la lumière ; « le persécuté pour la justice », c’est lui par excellence, même s’il n’est pas le seul.

Il me semble que cette lecture « christo-centrée » change tout. Christ est celui qui a effectué le programme des Béatitudes ; il l’a porté à l’existence ; avec lui ce n’est plus de l’irréalisable, c’est fait. Christ est celui qui marche, ou plutôt qui court devant nous, le « prodromos », comme dit l’Épitre aux Hébreux ; il ouvre le chemin ; en nous précédant, il nous invite à mettre nos pas dans les siens ; l’appel et la vocation sont pour tous, pas pour quelques-uns. Mais oui, nous avançons clopin-clopant ; parfois, découragés, nous nous arrêtons sur le bord de la route ; parfois nous sortons de la sente et nous nous fourvoyons ; mais à chaque fois, Jésus se retourne et il revient vers nous, il nous prête son épaule et nous remet en marche. « En marche », « en avant », c’est ainsi que Chouraki propose de traduire le « makarios » que nous traduisons par « heureux » ; c’est très beau et très juste, mais je ne veux pas pour autant que nous gommions l’idée de la Béatitude, car c’est à cela que Christ nous appelle et c’est vers cela qu’il nous aide à avancer. Le christianisme, c’est une affaire de chemin, de mise en marche, d’invitation, pour tous et pour chacun. Chacun est appelé par Christ à l’accomplissement de lui-même. Alors je me cramponne à l’appel qui me tire en avant, tout en sachant ma fragilité et ma faiblesse. Que c’est beau tous ces handicapés qui vont quand même au sommet de la montagne !

Voilà que les Béatitudes deviennent une belle « utopie ». Non pas au sens d’un projet irréalisable, mais au sens de l’« eu-topia », le « lieu beau », vers lequel nous sommes appelés et attirés, qui nous mobilise, nous met en route. Ce lieu, c’est Jésus-lui-même, c’est le Royaume, vers lequel nous sommes invités à nous avancer. C’est le projet, dont la réalité est si forte qu’elle nous fait tenir debout et qu’elle nous met en marche ; ce projet, à savoir le Christ et la Communion avec lui, c’est l’anastasis, que nous traduisons par résurrection ; irais-je jusqu’à dire que si nous croyons à la résurrection du Christ, c’est parce que nous savons qu’il nous fait tenir debout et qu’il nous ressuscite ? Et si c’était cela qui s’était passé après la mort du Christ ? Et si nous tenons que cette « eu-topia » n’est pas une utopie, c’est peut-être, les uns et les autres, pour avoir rencontré des hommes et des femmes, des enfants parfois, tout simples le plus souvent, qui dans leur vie, fût-ce partiellement, ont à leur tour effectué le programme des Béatitudes. On appelle cela des témoins, des témoins de la résurrection de Christ, en chair et en os. Ce n’est pas le privilège réservé à un petit groupe de privilégiés.

C’est s’interdire de comprendre le cœur du message évangélique que de le lire comme une loi, alors qu’il s’agit de la belle « eu-topia » proposée et dessinée en la personne de Jésus. « Ils lient des fardeaux pesants sur les épaules des hommes et ils ne remuent pas le doigt pour les en soulager. » En 1970 ou 71, j’avais proposé à un groupe d’évêques de la région Poitou-Charente de lire l’Évangile dans cette perspective ; ils avaient été très réceptifs ; au moment du synode, j’avais écrit à un cardinal pour ouvrir cette perspective ; même pas un simple accusé de réception ; et au même moment la cabale de 13 cardinaux contre le pape François, qui avait eu le malheur d’ouvrir les perspectives… Dieu sait si le débat entre la Loi et l’Évangile est au cœur du message paulinien. Mais certains l’ont oublié…

Je continuerai, pour ce qui est de moi, de proposer de lire l’Évangile, et tout spécialement les Béatitudes, comme l’Eu-topia révélée et réalisée en la personne de Jésus, Christ et Seigneur. Elle est la seule à pouvoir nous mobiliser. Christ est notre « eu-topia » ; il ne nous écrase pas, il nous met en marche.

Xavier Charpe

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