Appel à vivre la démocratie, oui, mais chez les autres !

En octobre dernier, les évêques ont pris la parole au sujet du politique en publiant Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique (Coédition Bayard, Cerf, Mame). Guy Aurenche a rendu compte de ce texte dans un article publié le 2 mars sur ce site.

C’est ce texte qui a inspiré la réponse que voici à Claudine Bénard.

 

Chers frères évêques,

Nous vous remercions pour le beau texte que vous avez publié et que nous nous efforçons de faire connaître, de travailler et de mettre en œuvre. Votre intervention est vraiment la bienvenue. Ce texte suscite chez certains d’entre nous des réflexions que nous nous permettons, très respectueusement, de vous soumettre.

Ce qui nous apparaît, c’est que le message adressé aux citoyens et en particulier aux chrétiens et tout spécialement aux catholiques pourrait aussi, assez largement, trouver un champ d’application dans notre Église.

Certes, l’Église n’est pas une démocratie et son objectif est la communion et la mission évangéliques, et non un objectif politique, mais elle est aussi une société, société de pécheurs pardonnés. D’autre part, vous situez vous-mêmes la réflexion à un niveau où se joue une vision de l’homme, de sa dignité et où sont donc engagés des enjeux spirituels. Le rapprochement ne nous semble donc pas artificiel. Ainsi, nous constatons que, dans d’assez nombreux paragraphes du texte, si l’on substituait le mot Église au mot société, le propos serait tout autant pertinent. À titre d’exemple, on peut faire l’exercice sur les deux premiers paragraphes de la conclusion.

La question que nous nous posons pourrait se formuler ainsi : qu’en est-il de la vie dans le saint peuple des fidèles, peuple de Dieu au milieu des peuples séculiers ?

En effet, il en va de la dignité des chrétiens d’essayer de vivre ce qu’ils préconisent, et à l’intérieur de l’Église ce qu’ils disent à la société tout entière. D’autre part des chrétiens éduqués au dialogue et à la prise de responsabilité sont à même d’agir dans ce sens dans la société, mais est-ce habituel, et tout d’abord dans nos paroisses par exemple ? Peut-on vraiment dissocier la vie dans l’Église et la vie dans la société, est-ce tenable humainement et  spirituellement ?

On pourrait plus précisément, à titre d’exemple, reprendre, page après page, certains éléments de méditation (pagination de l’édition Bayard-Cerf-Mame) :

- Comment dans l’Église les changements culturels sont-ils pris en compte (pages 13, 24, 32 par exemple) ?

- Les sentiments de frustration, colère, désespoir, tristesse que vous analysez ne sont-ils pas aussi le fait de chrétiens dans leur Église (p.12, 65, 69) ? Leurs attentes et désirs sont-ils écoutés (p.12) ?

- Quelle place est faite dans l’֤Église au dialogue, au débat véritable (p.16, 21, 24, 56, 59) ? Comment la diversité est-elle prise en compte (p.39) ? Qu’en est-il du vivre ensemble (p.15) ?

- Respecte-t-on le principe de l’égale dignité des personnes quand il s’agit des femmes (p.39) ? Les pauvres trouvent-ils vraiment place dans nos communautés (p.52) ?

- Fait-on appel à la créativité, au sens des responsabilités – ne confond-on pas souvent responsabilité et assistance au clergé ? – (p.28, 66), au discernement du peuple de Dieu (p.34, 36) ?

- Le clergé ne donne-t-il pas souvent l’impression qu’il veut faire « pour » et non « avec » – avec les laïcs par exemple – (p.34) ?

- L’Église n’a-t-elle pas aussi du mal à se réformer (p.29) ?

- L’Église n’est-elle pas tentée par l’enfermement identitaire, ne faut-il pas clairement dénoncer le risque de l’ « entre soi » (p.42, 44, 52) ?

- S’interroge-t-on sérieusement sur le moyen de retrouver l’élan dynamique dans l’unité respectueuse de la diversité (p.29, 40, 65) ?

Chers frères évêques, beaucoup d’entre nous éprouvent un vrai malaise. Mais l’exemple et la parole du Pape François, en particulier ses appels à la conversion, nous réconfortent et nous donnent l’audace de vous écrire et de vous adresser très respectueusement ce message, car l’espérance portée par la bonne nouvelle de l’Évangile nous fait vivre. Votre message adressé aux citoyens porte l’espoir d’un renouveau de la société, à plus forte raison pour la société Église.

Claudine Bénard