Autre regard sur les « démissions » de laïcs.
Des laïcs participant aux tâches spécifiquement d’Église démissionnent quand d’autres refusent de s’engager.
Plutôt que d’analyser les causes de ce phénomène et d’en chercher les remèdes, je voudrais en scruter le coté positif.
Après avoir tourné et retourné les choses, discerné avec d’autres, peut arriver le moment où, en son âme et conscience, on se dit : « à cause de ce que je comprends de l’évangile, de l’Église et de sa Mission, je ne peux moralement pas continuer dans ces conditions que je suis impuissant-e à faire changer… ». Cesser toute activité hiérarchiquement organisée, est-ce alors « partir » dans le sens de quitter l’Église, l’abandonnant à ses démons ? Certains le pensent et voudraient nous le faire accroire. Cette vision cléricale, outre qu’elle met à l’épreuve la foi de ceux qui se retirent, appréhende avec myopie la mission de l’Église.
Un laïc qui fait quelque chose pour sa paroisse, un service ou un mouvement d’Église est mieux vu que celui qui vient juste à la messe. Pourquoi ?
Y aurait-il des baptisé-e-s de première classe et d’autres de seconde classe ?
Sur quelle conception d’Église s’appuie ce modèle de super-laïcs ?
Sur quelle conception de la part des laïcs à la mission de l’Église ?
Cette hiérarchie implicite, prégnante, montre que Vatican II n’est pas reçu sur un point capital.
Remplir, du mieux possible, en disciple du Christ, son devoir d’état est-ce trop peu ?
L’Église n’a-t-elle pour mission que d’accueillir les gens qui viennent à elle, en se décarcassant à créer des événements censés les « faire (re)venir » ?
Quid de ceux dont on sait très bien qu’ils ne « mordront pas à l’hameçon » ?
Les autres.
Ces autres dont « l’Église est loin » (Mgr Riobé, membre de l’UNION fondée par Foucauld), qui est naturellement au contact avec eux ?
Qui travaille au coude à coude avec eux dans la vie professionnelle, dans les combats pour les droits de l’homme ?
Qui partage avec eux les joies et les peines, la table et les loisirs ?
Qui les connait le mieux pour les présenter personnellement au Père dans la prière ?
(et comment se fait-il que la Prière des fidèles dite « Prière universelle » les oublie toujours ?)
Il est urgent d’écouter Vatican II, Lumen gentium, C4 : c’est « dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale » que les laïcs « sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la manière d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie. » (31) « Ils sont appelés tout spécialement à assurer la présence et l’action de l’Église dans les lieux et les circonstances où elle ne peut devenir autrement que par eux le sel de la terre ». Tout laïc « constitue un témoin et en même temps un instrument vivant de la mission de l’Église elle-même» (33)
Qu’il faille évangéliser avant tout par le témoignage de la vie, et que dans certains milieux hostiles à l’Église, seuls des laïcs puissent le faire, sans autres signes distinctifs et « paroles » que la bonté et l’exemple, Charles de Foucauld, lui-même prêtre séculier, l’avait découvert il y a 100 ans, sur le terrain de sa propre mission…
Quand on « décroche » pour raison de conscience de ses activités intra-ecclésiales, c’est un vide, un désarroi, une crise ; un danger.
Changer de regard. Considérer cet événement côté chance, occasion favorable ; scruter cette nuit spirituelle côté grâce ; apercevoir l’étoile et se lever. Le Christ nait aujourd’hui, comme il y a 2000 ans, là où les siens enseignent qu’il doit naître… sans se déplacer pour aller Le visiter. Il habite incognito chez nous ; c’est un enfant qui a besoin qu’on lui parle pour apprendre à parler ; et de nos soins pour vivre et grandir.
Charles de Foucauld a été saisi par « Nazareth », par Dieu se dépouillant des privilèges et des signes de sa divinité pour être avec nous ; il a été séduit par cette économie de moyens ; il a pensé qu’il y avait lieu d’imiter la simplicité de Jésus, qu’on ne saurait « faire mieux que Lui ». Devenu prêtre pour « porter le banquet » aux « frères de Jésus qui L’ignorent », il a rêvé que « tout curé », « tout laïc » en pays de mission se fasse comme lui « défricheur évangélique », et pour qu’ils s’y entraident, il a créé sa petite confrérie, l’UNION.
Si ce retour de nombreux laïcs à la base pouvait nous rappeler qu’aucune stratégie pastorale ne porte fruit sans cette tâche première, indispensable et ingrate, pour laquelle les laïcs sont aux avant-postes : « défricher » …
Si cela pouvait déplacer notre regard vers ceux vers qui le Christ regarde : les brebis perdues, « les plus abandonnées » …
Alors ce serait une sortie de crise côté « chance » ; un bien pour un mal ; une conversion.
La CCBF, née en la 100° année de l’UNION, peut y contribuer. Ne tire-telle pas son être de notre commun baptême, plongée dans la mort-résurrection du Christ ?
Thérèse Huvelin

Cette analyse est très importante :elle met l’accent sur une difficulté majeure, il me semble,à savoir le sens du rôle des laïcs et l’état d’esprit qui règne dans ce que vous appelez « les activités hiérarchiquement organisées »dans l’Eglise .
Pour moi, s’engager c’est d’abord pouvoir le faire , et si on peut , alors c’est normal de le faire, il n’y a aucun mérite particulier ; or, à force d’être souvent encensé ( générosité/dévouement/abnégation de l’indispensable engagement…) le/la laïc peut penser se voire attribuée comme une aura,une certaine gloriole, un pouvoir, un privilège qui le/la rendrait autre que tout baptisé, comme si il/elle était meilleur ou qu’il/elle avait atteint un statut dans l’Eglise autre que celui qui était le sien avant ces activités : Eh bien non ! il/elle est au service de l’Evangile comme tout baptisé.
Mais, en démissionnant il semblerait qu’il/elle « rétrograde », comme si il/elle était coupable : le jugement est clair :si il/elle démissionne c’est qu’il/elle est inapte à la communion , indigne, banni point final..Eh bien non ! non coupable, non rétrogradé, non banni.
Pour ma part , quand j’ai démissionné, j’ai ressenti très clairement ce jugement : certaines personnes étaient même surprises de voir que je restais dans ma paroisse et ne changeais rien à mes relations.
Alors que, à mes yeux, en démissionnant je ne faisais rien d’autre que de changer d’activité dans l’Eglise : ma démission n’était pas pour moi un départ, ni un échec mais plutôt un témoignage . Je n’ai pas du tout le sentiment d’être moins « en mission » , je pense que c’est effectivement une chance de vivre autre chose, autrement .
Ce n’est pas facile ni confortable, c’est une décision qui ne se prend pas légèrement mais c’est finalement très enrichissant parce que c’est la précarité de notre condition qui se confirme ; c’est aussi un aiguillon pour la foi .Car il peut y avoir aussi un danger de paralysie, d’enlisement : danger,parfois,de se coller une étiquette une bonne fois pour toute,de s’approprier une activité, persuadé-e d’être indispensable (combien de fois n’entendons-nous pas ces personnes hyper actives soupirer en disant ne plus avoir une seconde de répit tant elles sont engagées dans l’Eglise , mais qui ne veulent surtout pas voir venir quelqu’un sur leurs plate bandes ! comme si elles se sentaient en danger.)
Alors, oui, le fait de « décrocher pour raison de conscience de ses activités intra -ecclésiales » est, à mes yeux, positif, c’est toujours chercher le juste chemin, c’est toujours être en chemin. .
Merci M. F.,
C’est vrai, celles et ceux qui « démissionnent » en bavent.
On cherche la faille dans leur personnalité, le moindre petit indice qui puisse « expliquer » leur geste dans le sens d’une « maladie » ou d’une « faute ».
Et les amitiés qu’on avait contractées dans le cadre de ces activités s’étiolent, faute d’un partage à la hauteur de la décision ; comme si d’écouter les raisons profondes, positives dans l’exigence évangélique qu’elles portent, qui ont fait démissionner, menaçaient de mettre à nu une situation vécue par soi-même en tension de conscience énorme (ne pas oublier que les femmes laïques « permanentes d’Eglise » ne sont pas libres d’une telle décision, à cause des retombées financières pour elles ou leur famille).
Mais cette épreuve peut être comme vous le dites avec bonheur une occasion de reconnaître « la précarité de notre condition » pour la vivre dans l’abandon au Père, « un aiguillon pour la foi » ; et un formidable tremplin décoller des occupations encadrées de la pastorale, prendre de la hauteur et découvrir un « nouveau monde » inconnu, auquel annoncer l’évangile : une vie de pionnier, rude, sans les sécurités de l’ancienne, mais ô combien passionnante !
Je suis sûre que, effectivement, vivre- ou revivre- une conversion, une transformation profonde est nécessaire, et que c’ est le chemin, la loi, de l’ évolution! Seulement bien sûr, il faut l’ assumer, et en accepter les conséquences, ceci étant la règle de tout changement…
Il est nécessaire que beaucoup acceptent, et même, provoquent cette situation, pour pouvoir poursuivre sur d’ autres bases…Le rôle de défricheur est aussi le plus ingrat, incompris, dévalorisé, il n’ intéresse pas grand monde, ce n’est pas glorieux, ni flatteur! Mais nous allons être obligés de le reconsidérer, de lui donner sa juste place, il faut tenir bon: il est important de résister, de comprendre profondément ce qui est en train de se passer, quels en sont les enjeux, les leçons, …d’ une façon positive, comme toute remise en question courageuse, exigeante, authentique.
A nous de choisir quand, comment, a quel prix, combien d’ épreuves…
Et pourtant, nous avons eu de beaux Prophètes qui nous ont ouvert la route, montré le chemin, par leur vie donnée…Mais quel regard portons nous vraiment sur ces trésors?
Sylvie.
Union Sodalité du Père Charles de Foucauld. (Baptisés- Défricheurs…)
Grand plaisir à vous lire d’autant plus que je me souviens des propos d’un évêque dans « Le Monde » en 2009 qui disait grosso modo que l’opinion des baptisés qui « démissionnaient » lui importait peu, ce qui m’avait fort choquée.