Vers une pastorale de l’émerveillement permanent ?

Vers une pastorale de l’émerveillement permanent ?

Pour donner une suite à l’article de Jacques Neirynck

La conclusion de l’article de Jacques Neirynck publié sur ce site le 24 janvier m’a laissé sur ma faim. Que disait-elle ?

L’œuvre de création ne se situe pas dans un unique instant du passé lointain. Elle se déroule sous nos yeux. La Nature est le seul miracle. Si tout est un miracle authentique, rien n’est un miracle exceptionnel.

Ma réaction fut un « oui mais » que je peux résumer ainsi :

Les miracles des Évangiles sont toujours proposés à la méditation dans nos églises. L’Église invite à la « conviction », bien sûr. Mais ne propose-t-elle pas des « croyances », à longueur de liturgies ? Passer du « croire que » au « croire en », c’est faire confiance à ceux qui ont transmis le message. Chaque baptisé peut dire par qui et comment il lui a été transmis, puis par qui et comment il lui a été confirmé, comment et pourquoi il s’en est détaché ou comment son adhésion a été confortée… Le seul article de foi ne devrait-il pas être : je crois en ceux qui m’ont transmis le message du Christ, complété de l’affirmation d’une adhésion au cœur de la Foi, à définir.

Jacques Neirynck, informé par l’édimestre du site, a bien voulu expliciter ainsi sa conclusion :

Je suis effectivement troublé lorsqu’une homélie ne précise pas franchement qu’un récit évangélique de miracle ne constitue pas un document historique et que les épisodes rapportés ont un autre sens, qui exprime dans le langage de l’époque la foi d’une communauté chrétienne naissante. Or, l’assemblée comporte beaucoup d’auditeurs sincères qui prennent le texte au pied de la lettre – ce qui est normal de leur part – et qui s’imaginent alors que la foi chrétienne comporte l’adhésion obligée à cette croyance particulière. Lorsque celle-ci est ébranlée par l’esprit du temps – la connaissance scientifique, l’opinion d’un philosophe, une simple conversation –, ces croyants voient leur foi mise en péril. Un Jésus magicien n’est pas compatible avec notre vision du monde.

La Bible reste précieuse parce qu’elle raconte les premiers temps de la foi, mais pas son aboutissement ou son expression universelle. Cette mise en perspective des croyances du premier siècle constituerait le devoir premier de l’Église. Comme il est mal assuré, cette déficience constitue à mon sens une des causes essentielles de la désaffection des pratiquants, bien plus que les problèmes toujours invoqués de discipline, contraception, divorcés remariés, ordination des femmes.

Il existe une discordance entre les avancées de la théologie et la proclamation ordinaire de l’évangile dans les célébrations ou dans la catéchèse. C’est à se demander ce que l’on enseigne dans les séminaires, ce que les prêtres en fonction reçoivent comme formation continue et ce que certains évêques transmettent comme instructions.

Pour prolonger cette réflexion, repartons de cette phrase d’Albert Einstein citée par Jacques Neirynck en fin de son article : « Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle. »

Elle donne l’idée de passer d’une pastorale du merveilleux à une pastorale de l’émerveillement permanent.

L’expérience des pèlerins, marcheurs au long cours, peut donner une première approche de cet état d’émerveillement. Marcher pendant des jours apporte des expériences nouvelles, les sens s’affinent, la perception de l’environnement devient différente, la sensibilité s’aiguise, les émotions s’accentuent. Pour le pèlerin les merveilles de la nature deviennent plus prégnantes. Il est aussi plus vulnérable, surtout quand vient la fatigue. Alors surviennent souvent ce que les pèlerins nomment volontiers « les petits miracles du chemin » : le papillon suivi machinalement indique la source au pèlerin assoiffé, un autre s’effondre, sans eau, sous le soleil de midi et se réveille à la fraîche avec une gourde à côté de lui, un autre encore, perdu dans la nuit, suivra le chien qui le conduit (par miracle) à des maisons isolées … Ces petits miracles sont ceux de toute vie quotidienne pour qui a « les yeux pour voir et les oreilles pour entendre ».

Cette prière de la liturgie des Heures : « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche dira ta louange » pourrait devenir : « Seigneur, ouvre mon cœur et je verrai tes merveilles. »

Pour revenir à du concret, pensons au « geste de paix » que les assistants aux messes dominicales sont invités à partager. Jamais je n’ai entendu une invitation à n’en partager qu’un seul, avec un inconnu. On voit le plus souvent des familles qui s’embrassent, comme si elles ne s’étaient pas vues le matin, on serre des mains tendues alors que les regards sont ailleurs. Il m’arrive souvent de retenir ce genre de mains sans signification, jusqu’à croiser un regard interrogateur auquel je réponds par un sourire. Le regard et le sourire ne sont-ils pas porteurs d’une part de merveilleux dans les relations humaines ?

Le Credo que nous récitons comprend beaucoup d’affirmations qui relèvent du miraculeux ou du merveilleux. Il comprend une seule affirmation exprimant un lien à dimension humaine : « Je crois en l’Église. » La qualifier d’Une, Sainte, Catholique et Apostolique donne-t-elle à l’affirmation une dimension plus concrète ? Et que signifie le mot Église ? Une structure administrative dont le siège est au Vatican ? Une communauté d’hommes d’aujourd’hui, le pape, l’évêque, le curé ? Un groupe paroissial, un mouvement ? Une lignée, Paul, Constantin, Augustin, Thomas, Thérèse, … ? Ou tous ceux que j’ai connus et à qui je dois d’être là, parmi mes frères, à célébrer aujourd’hui « les merveilles que Dieu fit pour nous » ?

La définition du « cœur de la foi », le kérygme du vocabulaire des spécialistes, a sûrement déjà fait l’objet de réflexions de la CCBF pour le rendre accessible au plus grand nombre. La formulation « Jésus Messie est Seigneur et Sauveur » (croire.com) parle-t-elle à nos contemporains ? C’est un autre sujet.

Louis Mollaret

Président de la Fondation David Parou Saint-Jacques, membre de la CCBF – 1er février 2017

Credit photo: 
Cristaux de neige sur le plateau des Glières
Photo Coline Mollaret

Commentaires

Louis MOLLARET

L'article ci-dessus reflète mes préoccupations de père et grand-père. Je l'ai soumis à certains de mes descendants.
Voila une première réponse :
La formulation « Jésus Messie est Seigneur et Sauveur » (croire.com) parle-t-elle à nos contemporains ? A moi, elle ne me parle pas !
Pas glorieux pour juger ma capacité de tranmission.  Mais je ne suis sûrement pas le seul membre de la CCBF à faire cette constatation et à souhaiter qu'elle contribue à renouveler l'annonce des " merveilles de Dieu ".
J'avais entendu parler à Paris d'un groupe travaillant sur le langage liturgique. Existe-t-il toujours ? A-t-il produit quelque chose ?
Louis