François à Damiette : une rencontre manipulée pour les besoins d’une cause.

Je reviens sur les réunions d’Assise. Elles ont été initiées par Jean Paul II en référence, disait-il, à la démarche de François l’Assisiate auprès du sultan Al Kamil.

Malheureusement, la rigueur historique oblige à revoir cette affaire et à douter de son caractère pacifique ou pacificateur à la lumière des sources. Cette démarche de François assisté d’un de ses confrères n’est attestée que par les sources chrétiennes et aucune source musulmane contemporaine ou non de cette démarche n’en fait mention. Il n’est certes pas question de mettre en cause l’exactitude historique de la démarche, mais seulement d’en connaître les motivations.

C’est au cours de la 5e croisade, en septembre 1219, que François arrive au camp des croisés établi dans la ville de Damiette, qui sera prise le 5 novembre 1219. À cet instant, les croisés sont fortement implantés en Égypte. La mort du sultan Al Adid avait fait de son fils Al Kamil en décembre 1218 le maître de l’Égypte. Il s’en suivit une période d’instabilité que les croisés exploitèrent mal, avec un légat pontifical Pélage particulièrement irrésolu. Tout se joue en juillet 1221 : fort de sa connaissance du régime du Nil, le sultan temporise jusqu’à la saison des crues du Nil qui inondent le delta où se trouve Damiette. À leur survenue, l’armée des croisés, qui s’était imprudemment avancée hors de Damiette, est encerclée par les eaux et les bras du Nil à Mansourah. L’inondation est amplifiée par l’ouverture des digues du Nil ordonnée par le sultan. Encerclée par les eaux et faute de pouvoir manœuvrer, l’armée des croisés est écrasée par celle d’Al Kamil. La paix est alors signée et le sultan fait preuve d’une grande modération alors qu’il est en position de force. Les croisés rendent Damiette, échangent les prisonniers, signent une trêve de huit années et quittent l’Égypte. Seule la mansuétude du sultan rend cette paix honorable. François est depuis longtemps reparti, sans doute quelques semaines après l’entrevue, pour continuer son voyage en Orient. Pour plusieurs historiens, c’est à ce moment qu’il prit la décision de démissionner de la tête de l’ordre..

Cette 5e croisade n’est pas le fait des Musulmans. Les croisés avaient l’intention d’annexer des territoires ayyoubides en Égypte pour les échanger contre les territoires du royaume de Jérusalem.

Ce n’est pas dans un moment de paix que François arrive dans le camp des croisés. Bien au contraire, la proche prise de Damiette favorise la violence de l’armée des croisés. Dans ce contexte, le caractère ouvert et curieux du sultan, connu par des échanges antérieurs et un colloque entre les religions, rend la rencontre possible. Avant la visite de François, Al Kamil avait fait des propositions de paix honorables rejetées par le légat Pélage.

La motivation de cette démarche est explicitement connue grâce à la Vita prima rédigée en1228 par Thomas de Celano, l’Historia Orientalis (1223-1225) de Jacques de Vitry et La Chronique d’Ernoul (1227-1229). La démarche de François est motivée explicitement dans les textes par le souhait de convaincre Al Kamil de se convertir et en cas d’échec, il aspire à mourir en martyr. Le sultan accepte cette rencontre mais elle est dès le début inégale. Le sultan connaît le christianisme car une très forte minorité de ses sujets sont chrétiens et une communauté juive importante vit depuis des siècles en Égypte. Par contre, François n’a que de très vagues idées sur l’Islam et il ne parle pas l’arabe. Il déclare au sultan (appelé « Soudan » dans La Chronique d’Ernoul !) que s’il ne se convertit pas, il est damné par sa persistance dans l’erreur. À aucun moment de l’entrevue il n’est question de paix. Et les textes sont muets sur ce point chez tous les auteurs. De plus Jacques de Vitry est extrêmement dédaigneux pour le manque de culture de l’Assisiate, ni noble ni clerc.

Le résultat de la rencontre est nul, chacun restant sur ses positions. Le sultan n’est évidemment pas converti et on ne sait si sa curiosité a été satisfaite. À aucun moment la recherche de la paix entre les belligérants n’a été envisagée de part et d’autre et le sultan n’a jamais imaginé faire des deux moines des martyrs. Ces derniers rejoignent les armées franques, sains et saufs, grâce à la protection d’Al Kamil.

Il y a donc une manipulation de l’histoire et un essai d’appropriation du caractère pacifique par la partie chrétienne dans les siècles qui suivront cette démarche de François. Cette manipulation ignore le fait que la guerre a été déclenchée par les croisés et non par les Égyptiens musulmans, qui n’avaient pas souhaité cet affrontement. Il faut comparer cette libre interprétation des textes avec les rares témoignages contemporains, les seules sources existantes sur ces faits, d’autant plus crédibles qu’ils émanent des croisés. Rien n’autorise le pape Jean Paul II à soutenir que les croisés cherchaient la paix. Cette démarche est de plus en opposition avec la stratégie suivie par les armées franques en position favorables lors de la visite de François. C’est à l’évidence une vue partiale de l’Histoire et une méconnaissance de la démarche franciscaine.

Michel Pecha-Soulez

Photo: 
Giotto

Commentaires

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Merci pour ce recadrage. J'ajoute que la traduction du Coran en Latin, effectuée vers 1141 sur demande de Pierre le Vénérable, a répondu au même souci de "dialogue contre l'hérésie" dans la péninsule ibérique (Ordonner et exclure. Cluny et la société chrétienne face à l'hérésie, au judaïsme et à l'Islam, Dominique Iogna-Prat). De plus un Coran incomplet a été utilisé et la traduction serait marquée par son objectif!
Plus généralement, la tradition de suprématie que révèle souvent le dépoussiérage des agiographies que vous signalez ici est lourde à porter aujourd'hui, et de même pour les légendes dorées que font fleurir la famille à la mort d'un des siens. L'important est de ne pas passer de l'excès compréhensible et souvent nécessaire lié au deuil, à la légende, ... et surtout de ne pas abuser les autres en s'abusant soi-même. Pas facile.