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Le combat singulier du chercheur croyant

Jacques NEIRYNCK
© CC0 Creative Commons

Le chercheur scientifique, demeuré croyant, rencontre un défi, tout d’abord intellectuel, puis de plus en plus existentiel : comment accommoder ce qu’il sait et ce qu’il croit. Comme son métier consiste à découvrir la vérité, sa réflexion bute sur ce qu’il ne sait pas, mais qu’il croit néanmoins. Son projet de recherche ne réussit que dans la mesure où il est prêt à sacrifier tous les préjugés, les conjectures et les présomptions sur son sujet : en un mot, il doit ne croire à rien, tout vérifier et se méfier de lui-même, de ses intuitions, de ses penchants. En même temps, par sa foi religieuse, il croit : il ne peut découvrir la vérité de la foi au sens rationnel à cause de la nature de la croyance elle-même, mais il tient néanmoins à y croire. Il s’efforce alors de faire cohabiter savoir et croire.

D’une part, je ne puis pas renoncer à croire en quelque chose (ou mieux en quelqu’un) parce que c’est le sens de ma vie qui est en cause. D’autre part, je dois me préserver de croire en n’importe quoi, parce qu’au fond je n’y croirais pas vraiment, je me sentirais coupable de contrefaire une croyance par conformisme social, par lâcheté morale ou par paresse intellectuelle et je finirais par lâcher prise. Alors, qu’est-ce que je crois fermement après un sérieux examen de conscience ? Et qu’est-ce que je ne puis absolument pas croire, si je suis tout à fait honnête avec moi-même ?

Exposer ce que je crois ne se résume pas à une revue de détail du Credo, passé à la moulinette, pour conserver certains articles, en modifier d’autres, en nier certains. Le Credo n’est pas l’équivalent d’une carte de restaurant à partir de laquelle composer un menu. La foi ne peut se résumer à choisir ce qui convient ou ce qui convainc encore dans un catalogue de dogmes, dont l’expression fut fixée voici dix-sept siècles, en utilisant une langue morte et un vocabulaire incompréhensible de nos jours.

Une foi vive possède un autre statut. Avant d’être ceci ou cela, elle est tout simplement. À prendre ou à laisser, tout ou rien. À la marchander, on l’affaiblit, on la dilue, on l’exténue. Elle représente une connaissance intuitive, mais profonde, caractérisée par trois critères : la foi surpasse son expression car elle est, par définition indicible ; la foi transcende les cultures et les époques ; la foi n’est authentique que si elle informe mon comportement.

Si je suis tout à fait intègre, ma foi ne peut donc se résumer au christianisme, ni celui-ci à l’Église catholique, ni celle-ci au Pape. Si Dieu existe – ce que je crois –, il est forcément au-dessus de toutes les catégories humaines. Pour moi, il est nécessairement le patrimoine commun de tous les hommes, de toutes les religions, de toutes les confessions, et même de ceux qui se disent incroyants, parce qu’ils refusent les fausses croyances. Étrangement, ces agnostiques sont peut-être ceux qui pratiquent la foi la plus intransigeante, celle en un Dieu inconnaissable, inconcevable, impensable, dans le droit fil de la tradition biblique. À rebours des mythologies de l’antiquité, l’Ancien Testament est muet sur la biographie de Dieu. Nous ne savons de lui qu’une chose : nous ne le connaitrons pas dans notre vie.

Non seulement la foi ne se découpe pas en tranches, mais aussi elle ne se commande pas, elle ne s’impose pas par la force physique ou la pression psychologique. Elle ne peut résulter d’un effort personnel de la volonté pour admettre ce qui parait inadmissible en conscience. De nombreuses personnes sont confrontées au défi d’une foi classifiée dans un Credo ou un catéchisme, mais incompatible avec leur expérience du monde où elles demeurent. Tout en ne l’abandonnant pas explicitement, elles continuent à adhérer confusément à des formules incompréhensibles. Ce trouble permanent est de la mauvaise foi, dans les deux sens que l’on peut donner à ce terme. Ces personnes ne sont ni intellectuellement honnêtes, ni vraiment croyantes. C’est la très vaste couche des « pratiquants incroyants » de l’Occident contemporain.

Pour la suite, le terme croyance sera utilisé dans une acception restreinte pour marquer la distinction, aussi ténue que nécessaire, par rapport à la foi et à la connaissance. La foi est une conviction inébranlable, fragile, sans cesse remise en question, rationnelle et libre, qui engage toute la vie dans ce qu’elle a de plus concrète. C’est « croire en » Dieu. En revanche, la croyance est le fait de croire à quelque chose qui peut se révéler à un certain moment non crédible, invraisemblable, objectivement faux. C’est « croire que » certains événements se sont vraiment passés.

Les croyances ont beau être imparfaites, périssables, hasardeuses, elles n’en servent pas moins de véhicules à la foi, dans le langage et selon les conceptions de l’époque. Avec le temps, l’évolution du verbe et des conceptions du monde, une croyance commence à obscurcir le sens de l’article de foi qu’elle exprime. Si une correction n’est pas effectuée à temps, la croyance finit par subsister seule, comme un emballage sans contenu. Puisqu’elle cesse d’être crédible et utile, elle est abandonnée et la foi risque de disparaître avec son véhicule dépassé. La singularité d’une croyance est qu’il faille la préserver jusqu’au moment où l’on peut s’en passer, tout en connaissant ce qu’elle vaut. Et puis qu’il faille s’en débarrasser, car elle s’érige contre la survie de la foi.

Un article de foi, fixé dans une certaine expression séculaire, apparaît maintenant comme une croyance : Dieu est une nature et trois personnes ; Jésus est une personne et deux natures ; il est né d’une Vierge ; après sa mort il est descendu aux enfers ; il s’est sacrifié pour effacer le péché originel ; il a quitté la Terre par son ascension ; Marie a été aussi emportée avec son corps au Ciel par son assomption.

Autant d’images et de termes, qu’il est problématique de prendre au pied de la lettre, tout en les méditant sérieusement par l’étude et le dialogue. Conçus afin de transmettre des vérités indicibles, ils les traduisent avec la maladresse propre au langage humain. Par l’instrument d’un cerveau comportant à peine cent milliards de neurones, nous ne pouvons prétendre ni tout comprendre, ni tout formuler. La foi est d’abord un mystère qui nous dépasse. Il en a été toujours ainsi. C’est un des fils conducteurs de la Bible. C’est aussi la méthode d’une certaine théologie. S’abstenir de dire ce que Dieu est, pour se satisfaire de dire ce qu’il n’est pas : toutes ces idoles que les hommes imaginent pour conforter leur carence de foi.
 

Jacques Neirynck

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