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Échange entre Christine Pedotti et Laurent Villemin

Christine PEDOTTI

Échange entre Christine Pedotti et Laurent Villemin après sa réaction publiée dans La Croix daté du 13 octobre.

villemain

C.P. : Laurent, bonjour,

Tu as publié mardi dans La Croix un article intitulé « Quelle place peuvent revendiquer les laïcs dans l’Église », qui est apparu à beaucoup, comme une charge contre la création de la Conférence des Baptisé-e-s de France.

Moi-même, j’ai été très étonnée de cette prise de position de ta part. Peux-tu nous dire ce qui la justifie ?

L.V. : J’ai été contacté par téléphone lundi par un journaliste de La Croix me demandant si j’étais d’accord pour répondre à la « question du jour » ainsi formulée : « Quelle place peuvent « revendiquer » les laïcs dans l’Eglise ? ». Il m’a dit que la Marche de dimanche dernier organisée par le Comité de la Jupe en constituait le contexte mais que la question se voulait beaucoup plus vaste. On m’a donc demandé de réagir comme ecclésiologue au téléphone à cette question et non à la marche organisée par le Comité de la Jupe.

Les termes de la question ne viennent pas de moi. Résultat : quand je commence l’article en disant que « cela me gêne que la question soit posée en termes de revendication », je n’ai pas en tête les textes du Comité de la jupe ou son action mais la formulation de la question du journaliste. Il en va de même lorsque j’affirme que « Cette formulation induit immédiatement une problématique de droits et de pouvoirs à réclamer ». Cependant le journal a introduit entre la question posée et ma réponse un paragraphe relatant la marche du Comité de la Jupe. Du coup mes propos ont été lus immédiatement en rapport avec celle-ci et non en rapport avec la question qui était beaucoup plus vaste. D’ailleurs à plusieurs reprises dans l’article je souligne l’intérêt de la démarche du Comité de la Jupe.

Quand je dis : « De même, la participation des baptisés dans l’Église suppose une formation théologique, une pratique habituelle des sacrements et de la Parole de Dieu, ainsi qu’un engagement ecclésial », ce que je veux dire, c’est que ce sont les fondamentaux de la vie de tout baptisé, trois bonnes façons de participer à la vie de l’Église, et de vivre pleinement sa vocation de baptisé.

Bien sûr, je n’accusais pas les membres du Comité de la Jupe et ceux qui ont participé à la marche de manquer de formation ou d’engagement dans la vie de l’Église. J’en connais suffisamment pour savoir que ce n’est pas la réalité. Et bien sûr, je ne voulais pas dire non plus que les baptisés doivent être des experts et des théologiens pour que leur parole soit légitime. Si ces paroles ont pu blesser certains, je les prie de m’en excuser. D’ailleurs, je ne comprends pas mon rôle de théologien comme celui d’un censeur.

C.P. : J’entends bien tes explications, et j’aimerais que La Croix les répercute, mais tes réticences sur le nom que nous avons choisi, Conférences des Baptisé-e-s de France sont intactes ?

L.V. : Oui ces réticences demeurent et je trouve que cette appellation de « Conférence des Baptisé-e-s de France » n’est ecclésiologiquement pas heureuse. D’une part, je le trouve trop calquée sur « Conférence des Evêques de France » et donc induisant d’emblée une polémique ou laissant croire qu’il y a, d’un côté, les évêques et, de l’autre, les baptisé-e-s, chacun ayant sa Conférence, comme s’il y avait deux structures parallèles. Cela est dangereux et ne permet pas de comprendre que c’est le propre de l’Eglise catholique de tenir à la fois l’égale dignité de tous les baptisés et la mission spécifique de quelques-uns comme ministres. D’autre part, la « Conférence des baptisés de France » a déjà un nom : il s’agit de l’Eglise de France dont font parti tous les baptisés. De quel droit un mouvement particulier — ce que reste à mes yeux le Comité de la Jupe — s’attribuerait-il cette identité ecclésiale large ?

C.P. : Selon toi, avec la Conférence des baptisé-e-s de France, courrons-nous un risque de nous aventurer en dehors de l’ecclésiologie catholique ? Quels sont les critères auxquels nous devons être attentif-ve-s ?

L.V. : Susciter le débat ne situe pas en dehors de l’ecclésiologie catholique, bien au contraire, de plus l’ecclésiologie catholique a aussi évolué au cours des siècles et il faut en avoir une conception dynamique. Il y a cependant des principes fondateurs à prendre en compte dans toute réflexion et toute créativité. Sans prétendre en établir une liste exhaustive, on peut citer : le fondement pneumatologique de l’Eglise, c’est-à-dire le fait qu’elle repose sur l’Esprit de Dieu. Cela invite au débat : l’Esprit parle aussi par ce biais et pas seulement dans les conciles ou les synodes.

Je pense qu’il faut également faire attention lorsqu’on fait entrer une notion dans l’Eglise que l’on emprunte à la société. Non pas que cela soit interdit : cela s’est toujours fait. Mais il faut la situer dans l’ensemble de la foi catholique pour voir ce qui peut en être gardé et ce qui doit en être rejeté. Je vous dis cela en pensant au terme de « parité » que vous employez. A lui seul je ne pense pas qu’il soit susceptible de bien poser la nécessaire participation des femmes aux instances de responsabilité dans l’Eglise, ou d’approfondir la théologie du ministère presbytéral. Si on l’emploie, il faut mener une réflexion pour opérer une mutation catholique de son sens. Cela se fait à la fois par un recours à la Tradition de l’Eglise qui est à voir comme le trésor des expériences que l’Eglise a dans son histoire, par des apprentissages nouveaux, par des débats et des dialogues où chacun ne joue pas le même rôle, les ministres ordonnés ayant un rôle particulier de discernement.

De même, je ne suis pas contre le fait de parler de pouvoir dans l’Eglise, mais c’est moins la science politique qui nous aidera à discerner ce dont il s’agit qu’un approfondissement de ce qu’est l’auctoritas du Christ ; « Il parlait avec autorité » (Marc 2, 22). C’est de cela dont notre monde et notre Eglise ont besoin. C’est-à-dire une parole qui donne du sens, qui fait vivre et apporte le salut.

C.P. : La question du rapport entre le sacerdoce commun des baptisés et le sacerdoce ordonné donne lieu à toutes sortes d’interprétations, et chacun invoque Lumen Gentium. Toi, que dirais-tu ?

L.V. : Je dirais qu’en théologie c’est une question compliquée ! Effectivement elle vient de Lumen Gentium 10, où il n’est d’ailleurs pas question pour les prêtres et les évêques de sacerdoce ordonné mais de sacerdoce ministériel ou hiérarchique. Le texte lui-même ne va pas très loin dans l’articulation des deux, si ce n’est pour dire qu’il ne s’agit pas de la même chose et qu’ils sont ordonnés l’un à l’autre.

Je pense qu’il vaut mieux parler de ministère presbytéral pour désigner les prêtres comme le fait par ailleurs le concile Vatican II et des baptisés pour désigner le sacerdoce commun. On évite ainsi de tout mélanger et surtout d’opposer l’un et l’autre sacerdoce. Ce qui n’a aucun sens.

Mais ici, comme dans beaucoup d’autres domaines, la théologie est nécessaire mais ne suffit pas. Il faut des apprentissages pour que la responsabilité de chacun puisse s’exercer et des institutions pour la mettre en œuvre… le tout en conformité avec l’Evangile. Sur ces points, il y a encore du travail à faire dans notre Eglise catholique.

C.P. : Est-ce que tu crois qu’il est possible de dire que nous sommes en train d’écrire une page (ou une ligne) de la Tradition catholique ?

Je n’en sais rien ! On sera en mesure de répondre à cette question dans trois cents ans ! Ce que je peux dire c’est qu’il n’y aurait pas de Tradition catholique si des hommes et des femmes n’avaient pas mené à chaque époque des expériences pour vivre leur foi et être ainsi fidèles à l’appel de Dieu. Les formes en sont très heureusement variées dans cette même Tradition catholique. C’est d’ailleurs à mon avis ce qui en fait la richesse et — n’ayons pas peur du mot — la vérité.