Tant de funestes séparations…

13 mai 2012
Par

6ème dim. Pâques B 2012

Ac 10, 25-26.34-35.44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17

À son arrivée chez le centurion Corneille, Pierre – le « premier » des apôtres – prend soudain conscience que « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes ». La belle découverte ! Elle devrait aller de soi mais je vous assure qu’elle ne l’est pas… et qu’elle ne l’est toujours pas !

Pendant des siècles le génie humain a cherché à se construire sur « la séparation » : d’un côté les hommes, de l’autre côté les femmes ; d’un côté les maîtres, de l’autre les serviteurs ; d’un côté des black et colored people, de l’autre les blancs… et nous pourrions ainsi remplir des pages et des pages, en distinguant la colonne de gauche ou la colonne de droite (ces clivages dépassant largement les périodes électorales). Il est vrai que faire des distinctions est une bonne méthode pour la réflexion. Mais « distinguer » n’est pas « séparer ».

Or les religions de tous les temps ont une funeste inclination à prêcher la séparation : le ciel et l’enfer, les purs et les impurs, les pratiquants et les non-pratiquants, les croyants et les non-croyants, les clercs et les fidèles, le haut-clergé et le bas-clergé, les élus et les damnés, etc. En amont de toutes ces séparations, on trouve toujours celle du sacré et du profane, la plus archaïque, la plus infranchissable, la plus fondamentale. Par crainte des forces « supérieures », l’homme s’est engouffré dès l’origine dans cette séparation « magique » et y a imaginé des dieux, ivres de leur force et jaloux de leur espace, fondant des univers religieux protégés par des murs de tabous et d’interdits, s’abritant dans des sanctuaires auxquels n’ont en principe accès que les gens d’une caste privilégiée. Bref, pour le dire de manière abrupte, les religions se sont construites sur des séparations. Pas étonnant dans un tel contexte que ceux qui ne relèvent pas de la même appartenance religieuse se considèrent comme infréquentables, se traitent de faux-frères ou d’infidèles, parfois même se regardent en ennemis… Les interdits alimentaires du livre du Lévitique nous en offrent une claire illustration : le peuple juif est un peuple « séparé ». Tout comme on enseignait aux jeunes séminaristes que le prêtre est un homme « séparé », qui doit vivre en tout comme tel.

Il n’est donc pas difficile de comprendre la stupéfaction de celui que nous saluons comme « le premier pape » en découvrant que « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes ». Car il y a loin de la coupe aux lèvres, et pour un juif de croyance et de culture – même originaire de « la Galilée des nations » –, il y a un choc évident à découvrir que l’Esprit Saint peut se manifester à un centurion de l’armée romaine, c’est-à-dire à un homme impur, qui ne respecte ni les règles du sabbat et ni aucune des prescriptions alimentaires auxquelles tout juif est tenu. Faut-il rappeler que pour un fidèle de la Loi, un étranger est un homme impur, chez qui il n’a pas le droit d’enter, encore moins de s’asseoir à sa table pour y manger.

En quelques lignes succinctes, les Actes nous rapportent donc l’immense chemin que les apôtres ont dû parcourir au lendemain de la Résurrection pour dépasser les contraintes du rituel religieux qui était le leur. Ils avaient pourtant été à bonne école : celle de la souveraine liberté de Jésus, qui n’avait pas manqué de faire scandale. Leur maître avait mangé et bu à la table des riches, si bien qu’il s’était fait traiter de « glouton et ivrogne, ami des publicains et des
pécheurs » (Mt 11, 19).

Il approchait les malades, même les lépreux, et passait du temps avec les enfants. Il avait accueilli des dames respectables parmi ses disciples – ce qui devait heurter gravement les rabbins – et il lui arrivait même d’engager la conversation avec d’autres qui l’étaient beaucoup moins. S’il enseignait parfois dans une synagogue ou sous le portique du Temple, il conversait aussi bien le long des chemins ou à l’ombre dans un verger. Allant à la rencontre de tous et de chacun, Jésus n’avait cessé de renverser les pratiques de séparation. Il a même donné la première communion à Judas, et, qui plus, est dans la main !!! … la langue n’ayant pas de privilège dans la hiérarchie des puretés organiques.

Quand le premier pape réalise les audaces du Souffle de Dieu, il se demande « comment on pourrait refuser l’eau du baptême à des gens qui, tout comme nous, ont reçu l’Esprit Saint ». En effet, si en Jésus c’est Dieu lui-même qui vient jusqu’à nous, il n’y a désormais plus de séparation : plus de sacré et de profane, ni clercs ou obscurs, ni hommes ou femmes, ni esclaves ou hommes libres… puisque nous sommes tous en Jésus les enfants aimés du même Père : voilà la Bonne Nouvelle ! On comprend que les apôtres en aient perdu plus que leur latin (ou plutôt leur araméen) : car c’est leur vision du monde qui change, leur compréhension du lien de Dieu avec l’homme.

Les textes de la liturgie de ce dimanche mériteraient d’être sérieusement médités, alors que nous rencontrons encore aujourd’hui des gens obsédés par le souci de reconstruire les murs de séparation que Jésus a précisément renversés. S’il s’agissait là des démarches de juifs ou musulmans pieux, nous pourrions les comprendre, puisque l’idée que Dieu puisse se joindre à l’histoire des hommes en s’incarnant leur paraît tout à fait insoutenable et saugrenue : « scandale pour les juifs, folie pour les grecs » constatait déjà saint Paul (1 Co 1, 23). Mais comment peut-on, en milieu chrétien, prôner ou vouloir rétablir des cloisons, alors que Jésus s’est appliqué à les déconstruire ?

Voilà qui nous interroge à l’approche de la Pentecôte : Viens Esprit créateur ! Il nous faut admettre que l’œuvre de l’Esprit reste encore à accomplir : pour commencer dans nos cœurs ! Et pour avancer sur ce chemin, nous avons tous entendu la consigne : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres ! ».

L’Esprit de Jésus n’est pas adressé en exclusivité aux membres d’un club select qui serait l’Église, où l’on n’entrerait que sur recommandation. Voyez notre centurion !

L’Écriture apporte un autre message, affirmant que le Souffle de Dieu est présent en tout être humain, invitant chacun de nous à grandir jusqu’à sa pleine humanité d’enfant de Dieu, en dépassant nos peurs et nos fermetures, de langue, de culture, de tradition ou de religion.

Accueillir l’Esprit Saint, l’Esprit de Dieu, c’est avec Jésus s’éveiller à la vraie grandeur et à la liberté intérieure de la condition humaine, remonter à la source, interroger le sens de sa vie, s’ouvrir à la connaissance de soi et des autres, et peu à peu, de connaissance en reconnaissance, comprendre que l’on est aimé de ce Tout-Autre que Jésus nous révèle sous le nom de Père : « Je vous appelle amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. » Il n’y a donc qu’une consigne : « nous aimer les uns les autres ».

Voilà qui est une aventure plus exaltante que de vouloir dresser des barrières entre le sacré et le profane, ou soi et les autres : barrières qui s’effondreront comme les murailles de Jéricho, avant même qu’on s’en approche !

Philippe

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3 Responses to Tant de funestes séparations…

  1. Jean-Pierre
    14 mai 2012 at 9 h 46 min

    Entre trois grands de l’Église du début du XII ème siècle, qui connaissent forcément bien ce passage des Actes, il y a plus que nuances, il y a incompatibilité.

    - Un Saint Docteur de l’Église, Bernard de Clairvaux pour qui les juifs sont punis pour notre rédemption. Voilà qui est conforme à la doctrine traditionnelle depuis le IIème siècle et jusqu’à 1992.
    Dieu puni un groupe d’humains pour notre rédemption!!! Qui peut croire en un tel DIEU TOUT PUISSANT et quasi RACISTE ?

    - Un Vénérable, Pierre abbé de Cluny contemporain de Bernard, pour qui les juifs sont des immondices, des sous-hommes.
    Ce grand serviteur de l’Église de son temps a fait glisser de l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme!!!

    - Un des grands esprits de son temps, condamné par plusieurs conciles, Pierre Abélard: « Nous disons aussi que pèchent en œuvre ceux qui persécutèrent le Christ ou les siens qu’ils croyaient devoir persécuter, et pourtant ils eussent péché plus gravement s’ils avaient commis la faute de les épargner en dépit de ce que leur imposait leur conscience. »
    La primauté de la conscience était inacceptable par l’Église de ce temps. Les efforts écrits de V2 ne passent toujours pas dans les actes de l’institution post-conciliaire.

    Les contradictions entre pouvoir, tradition et Amour persistent toujours.

  2. 13 mai 2012 at 21 h 39 min

    Ce texte est merveilleux, merci à son auteur. Il peut nous interroger à chaque instant car ces barrières nous avons tout le temps envie de les reconstruire, de nous protéger. Puissions nous laisser le vent de l’Esprit les renverser !

  3. Condillac
    13 mai 2012 at 17 h 58 min

    En marge de cette très belle homélie et pour la compléter, faites un saut sur le blog du Monde de ce dimanche

    Le curé rouge que a bouleversé la vie des enfants de bourgeois

    Certains s’y retrouveront peut-être.

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